Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 26, 1846.djvu/204

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— Le porte-chaîne peut avoir soixante-dix ans, répondit Newcome après avoir réfléchi un moment à la portée de la dernière remarque de son compagnon ; — oui, soixante-dix ans, c’est bien ce qu’il paraît, et, au surplus, ce que j’ai entendu dire. C’est un grand âge, mais on peut aller beaucoup plus loin encore. Vous-même, Mille-Acres, vous ne devez pas en être loin ?

— J’ai soixante-treize ans bien comptés ; il n’y a rien à ajouter ni à rabattre. Mais je ne suis pas porte-chaîne. Personne ne peut m’accuser d’avoir jeté le trouble parmi des voisins, — non, ni d’avoir été chicaner quelqu’un sur les limites de son champ. Est-ce qu’on m’a jamais vu aller déposer en justice que tel lot était plus ou moins long, pour entretenir des querelles ? Non, mes fils et moi, nous nous mêlons de nos affaires, et nous laissons les autres tranquilles. Me voici, tel que vous me voyez, dans ma soixante-quatorzième année, père de douze enfants vivants ; en bien, jamais on ne m’a vu aller m’établir sur une terre dont un autre homme fût en possession. Ah ! c’est que, voyez-vous, je respecte la possession autant et plus que qui que ce soit ; et c’est elle qui devrait toujours être le vrai titre de propriété dans un pays libre. Quand un homme a besoin d’un bout de terre, ma doctrine est qu’il doit chercher autour de lui, pour s’établir dans le premier coin qu’il trouve libre. Il veut changer plus tard ? il vend sa clairière, s’il trouve un acheteur ; autrement il la laisse à qui viendra l’occuper par la suite.

Il est probable que Jason Newcome n’allait pas tout à fait aussi loin que Mille-Acres dans ses idées sur les droits des squatters, et sur le caractère sacré de la possession. Il était extrêmement intéressé, mais il évitait toujours avec grand soin de se compromettre, quoiqu’il fût quelquefois entraîné à se permettre certaines déviations de la ligne droite qui ne laissaient pas de lui inspirer quelques inquiétudes. Il était assez amusant de voir quelles peines il se donnait pour amener le squatter par la crainte à lui vendre son bois à vil prix, tandis que Mille-Acres, qui, dans le moment même, me tenait prisonnier dans son magasin, était bien tranquille.

Avec des dispositions semblables de part et d’autre, il était difficile de s’entendre sur les conditions du marché. Aussi la