Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/146

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permis de nommer, non seulement vous m’obligerez, mais peut-être rendrez-vous en même temps service au jeune Tip et à sa sœur.

— Cette dernière raison est plus que suffisante, monsieur, répondit Plornish ; Je ferai ce que vous désirez.

— Vous pouvez dire, si vous voulez, qu’un ami a désintéressé son créancier ; un ami qui espère que Tip fera un bon usage de sa liberté, quand ce ne serait que par amour pour sa sœur.

— Je ferai ce que vous désirez, monsieur.

— Et si vous vouliez être assez bon, vous qui connaissez la famille mieux que moi, pour communiquer avec moi en toute liberté et m’indiquer comment Je pourrais me rendre vraiment utile à la petite Dorrit, sans la blesser, je vous serai très reconnaissant.

— Ne parlez pas de ça, monsieur ; ce sera à la fois un plaisir et un… à la fois un plaisir et un… »

Plornish, après ces deux vaines tentatives, se trouvant incapable de mettre sa phrase en équilibre sur ses pieds, prit le parti fort sage de la laisser boiteuse. Il prit la carte de M. Clennam et accepta une gratification pécuniaire.

Il avait hâte de s’acquitter de sa commission, et M. Clennam approuvait cet empressement. Ce dernier ayant donc proposé à son intermédiaire de le descendre devant la porte de la prison pour dettes, ils traversèrent le pont de Blackfriars et se dirigèrent de ce côté. Pendant ce trajet, Arthur obtint de son nouvel ami un exposé sommaire assez confus de la vie intime des habitants de la cour du Cœur-Saignant. Tout le monde y était gêné, disait M. Plornish, mais bien gêné, ce qui s’appelle. Quant à lui, il ne savait pas comment cela se faisait et ne connaissait personne qui pût le lui dire ; mais enfin la chose sautait aux yeux. Quand un homme sentait, en se tâtant dans tous les sens, qu’il était pauvre, il n’y avait pas à lui dire qu’il ne l’était pas ; il le savait bien, peut-être. Les paroles n’y font rien ; autant vaudrait-il supposer qu’elles peuvent vous mettre un bifteck dans l’estomac ; et puis, voyez-vous, il y avait des gens à leur aise (et encore notez que bon nombre de ces gens-là dépensaient tout ce qu’ils avaient et quelquefois un peu plus, à ce que Plornish avait ouï dire) qui criaient que le peuple de la cour du Cœur-Saignant était imprévoyant, selon leur expression favorite. Par exemple, si ces gens-là voyaient un homme monter dans un char à bancs avec sa femme et ses enfants pour aller, une fois par an peut-être, se promener à Hampton-Court, ils se mettaient tout de suite à crier : « Holà ! je croyais que vous étiez pauvre, mon imprévoyant ami ! » Mais, bon Dieu ! n’était-ce pas bien dur ? Comment faire ? On ne pouvait pourtant pas se laisser mourir de chagrin ! Et quand cela serait, le monde n’y gagnerait rien. Bien plus, dans l’opinion de M. Plornish, il était même probable que le monde y perdrait. Malgré ça, on avait l’air de vouloir réduire les gens à finir par devenir fous. On ne manquait pas une occasion de les désespérer, tantôt d’une manière, tantôt d’une autre. Voyez