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LA PETITE DORRIT


le pèlerinage de la vie, mais sans empoisonner de ses reproches le passé d’autrui. Était-il assez malheureux ! Se voir obligé, à son âge, de chercher si loin de lui un bâton de vieillesse pour le soutenir au moment où il commençait à descendre la colline, une consolation pour achever son chemin. Trop légitimes regrets ! Il contemplait la foyer où s’éteignaient les dernières flammes, la dernière poussière, et il se disait : « Bientôt, j’espère, ce sera mon tour : je passerai par toutes ces phases et je disparaîtrai ! »

Dans cette revue de sa vie tout entière, il croyait voir un arbre verdoyant chargé de fleurs et de promesses dont toutes les branches se flétrissaient et tombaient une à une à mesure qu’il les touchait.

« À commencer par les jours de ma jeunesse, si malheureusement supprimée, par mon adolescence refoulée dans une retraite morne et sans amour, mon départ, mon long exil, mon retour, l’accueil de ma mère, pour finir par cette après-midi passée avec la pauvre Flora, poursuivit Arthur Clennam, qu’ai-je jamais trouvé sur mon chemin ? »

La porte de sa chambre s’ouvrit doucement, et il tressaillit en entendant ces paroles prononcées comme en réponse à sa question.

« La petite Dorrit. »






CHAPITRE XIV.

La soirée de la petite Dorrit.


Arthur Clennam s’empressa de se lever et la trouva debout sur le seuil. Cette histoire devra quelquefois voir les choses avec les yeux de la petite Dorrit. Commençons donc à les emprunter pour regarder M. Clennam en ce moment.

La petite Dorrit jeta un coup d’œil dans une chambre, qui lui parut spacieuse et magnifiquement meublée, mais obscure. Certaines idées aristocratiques qu’elle s’était faites de Covent-Garden, où il y avait des cafés célèbres, où l’on avait vu des gentlemen en habits brodés et l’épée au côté se prendre de querelle et se battre en duel, où en hiver on trouvait des fleurs à une guinée la pièce, des ananas à une guinée la livre, et des petits pois à une guinée le litre ; certaines idées pittoresques qu’elle s’était faites de Covent-Garden, où il y avait un théâtre magnifique, où des dames et des messieurs richement vêtus allaient voir de beaux et merveilleux spectacles, que cette pauvre Fanny et ce pauvre oncle ne pourraient jamais voir ; certaines idées lugubres qu’elle s’était faites de Covent-Garden, où se trouvaient ces sombres arcades sous lesquelles les