Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/173

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Arthur parut très content d’apprendre cette nouvelle ; il espérait, dit-il, que Tip allait bien se conduire.

« Et ce que j’allais aussi vous dire, monsieur, continua la petite Dorrit, tremblant dans tout son petit corps et jusque dans sa voix, c’est que je ne dois jamais, à ce qu’on dit, connaître celui dont la générosité a fait relâcher Tip, que je ne dois jamais demander à le connaître, que je ne dois jamais savoir son nom, que je ne dois jamais le remercier de tout mon cœur ! »

Clennam dit que la personne en question n’avait probablement pas besoin qu’on la remerciât ; que sans doute elle se trouvait très heureuse, et avec raison, d’avoir été à même de rendre un si léger service à une jeune fille qui méritait qu’on lui en rendît de plus grands.

« Et ce que j’allais dire, monsieur, poursuivit la petite Dorrit, tremblant de plus en plus, c’est que si je le connaissais, et si cela m’était permis, je lui dirais qu’il ne peut jamais, jamais savoir combien je suis reconnaissante envers lui, ni combien mon bon père serait reconnaissant de son côté. Et ce que j’allais dire, monsieur, c’est que si je le reconnaissais, et si cela m’était permis, mais je ne le connais pas, et je ne dois pas le remercier, je sais cela ! je lui dirais que je ne m’endormirai plus sans avoir prié le ciel de le bénir et de le récompenser. Je me mettrais à ses genoux et je prendrais sa main, et je l’embrasserais en le priant de ne pas la retirer et de la laisser, oh ! rien qu’un instant ! afin d’y sentir mes larmes reconnaissantes, car je n’ai pas d’autres remerciements à lui offrir ! »

La petite Dorrit avait porté la main de Clennam à ses lèvres, et aurait voulu se mettre à genoux devant lui ; mais il la retint doucement et la fit rasseoir. Elle n’avait pas besoin de cela, d’ailleurs, ses yeux et le ton de sa voix avaient remercié bien mieux son bienfaiteur qu’elle ne pouvait croire, aussi n’était-il plus tout à fait aussi calme qu’à l’ordinaire, quand il lui dit :

« Là ! petite Dorrit, là ! voyons ! Eh bien ! nous supposerons que vous connaissez cette personne, que vous avez pu faire tout cela, et que vous l’avez fait. Et maintenant, dites-moi, à moi qui ne suis pas du tout cette personne-là, qui ne suis que l’ami qui vous a priée d’avoir confiance en lui, pourquoi vous êtes dehors à minuit, et ce qui vous amène si loin de chez vous à cette heure tardive, ma frêle et délicate… (enfant était encore sur le bout de sa langue…) petite Dorrit !

— Maggy et moi, répondit-elle, se calmant avec ce paisible effort qui lui était depuis longtemps naturel, nous sommes allées ce soir au théâtre où ma sœur est engagée.

— Oh ! n’est-ce pas que c’est un endroit céleste ? interrompit brusquement Maggy, qui semblait avoir la faculté de se réveiller et de se rendormir à volonté. Presque aussi beau qu’un hôpital : seulement, on ne vous y donne pas du poulet. »

Elle se secoua comme un caniche qui sort de l’eau, et se rendormit.