Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/195

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


compte en entretenir… ma bonne, vous savez, continua-t-il, avec le rire dans les yeux, mon protecteur ? Il comprend bien les affaires, il n’y a pas perdu son apprentissage, et il pourra me donner là-dessus de bons avis. »

Ils causèrent ensuite de choses et d’autres jusqu’au moment où ils arrivèrent au terme de leur voyage. On remarquait chez Daniel Doyce une résolution recueillie et modeste, une certitude calme et sérieuse que ce qui est vrai est toujours vrai, en dépit de tous les Mollusques qui peuplent l’Océan social ; et cette conviction avait sa grandeur, qui valait bien celle des personnages officiels.

Comme il connaissait bien la maison de M. Meagles, il y conduisit Clennam par le chemin qui la montrait le mieux à son avantage. C’était un charmant endroit, et situé non loin des bords de la rivière, qui ne perdait rien à être un peu excentrique ; une résidence, en un mot, faite tout juste pour la famille Meagles. Elle s’élevait au milieu d’un jardin qui, au printemps de l’année, devenait sans doute aussi frais et aussi beau que l’était Chérie au printemps de sa vie ; et elle était entourée d’une masse de beaux arbres et de plantes grimpantes, qui la protégeaient comme M. et Mme Meagles protégeaient Chérie. Elle avait été formée d’une vieille maison de briques, dont une partie avait été complétement démolie, et dont on avait conservé l’autre pour en faire le cottage actuel ; de façon qu’il y avait une portion solide et d’un âge mûr pour représenter M. et Mme Meagles et une jeune portion pittoresque pour représenter Chérie. On y avait même ajouté, depuis peu, une serre adossée an pignon de la maison, à laquelle des vitres de couleur foncée donnaient un éclat incertain, et qui, dans les endroits les plus transparents, flamboyait au soleil tantôt comme un incendie, tantôt comme d’innocentes gouttes d’eau. Cette serre, avec un peu de bonne volonté, pouvait passer pour représenter Tattycoram. De la maison on apercevait la paisible rivière avec le bac du passeur, qui semblait faire la morale à tous les habitants et leur dire : « Jeunes ou vieux, mortels irritables ou pacifiques, mécontents ou satisfaits, vous tous qui me voyez, le courant ne s’arrête pas. Que vos cœurs se gonflent tant qu’ils voudront au vent de la discorde, l’onde qui se ride, en se jouant autour de la proue de ce bac, chante toujours la même chanson. D’année en année, eu égard au tirage du bateau, la rivière fait tant de milles à l’heure ; ici des roseaux, là-bas des lis, rien de vague, rien d’incertain sur cette route qui poursuit en fuyant sa course régulière, tandis que vous autres, embarqués sur le fleuve rapide du temps, vous n’êtes que tourment et caprice. »

La cloche de la grille avait à peine sonné que M. Meagles vint à leur rencontre. M. Meagles s’était à peine montré que Mme Meagles se montra ; Mme Meagles s’était à peine montrée que Chérie se montra ; et Chérie s’était à peine montrée que Tattycoram se montra aussi. Jamais visiteurs ne reçurent meilleur accueil.

« Nous voici dans notre cage ; vous voyez, dit M. Meagles : nous voici renfermés, monsieur Clennam, dans les limites du chez soi,