Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/42

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.



Avec ses froids yeux gris et ses froids cheveux gris, et son visage immobile, aussi roide que les plis de son bonnet pétrifié, l’influence qui la mettait à l’abri des saisons ne semblait qu’un résultat tout naturel de celle qui la mettait à l’abri de toute émotion.

Sur sa petite table il y avait deux ou trois livres, son mouchoir, une paire de lunettes d’acier qu’elle venait de quitter, et une grosse montre d’or à double boîte de forme ancienne. Les yeux de la mère et du fils se fixèrent simultanément sur ce dernier objet.

« Je vois que le paquet que je vous ai envoyé à la mort de mon père vous est parvenu sain et sauf, mère ?

— Vous voyez.

— Jamais, à ma connaissance, mon père n’avait montré autant de sollicitude que lorsqu’il m’a recommandé que cette montre vous fût expédiée sans délai.

— Je la garde là en souvenir de votre père.

— Ce n’est qu’au dernier moment qu’il a exprimé ce désir. Tout ce qu’il a pu faire, c’est de poser la main dessus et de me dire très distinctement : « À votre mère. » Une minute auparavant j’avais cru qu’il divaguait, comme il l’avait fait pendant bien des heures, mais sans souffrance physique, je crois, durant sa courte maladie… lorsque je l’ai vu se retourner dans son lit et essayer d’ouvrir la montre.

— Votre père n’avait donc pas le délire, lorsqu’il essaya de l’ouvrir ?

— Non. Il savait parfaitement ce qu’il faisait à ce moment. »

Mme Clennam hocha la tête ; était-ce pour écarter le souvenir du défunt, ou pour combattre l’opinion de son fils ? Ce n’était pas bien clair.

« Après la mort de mon père, je l’ai ouverte moi-même, pensant qu’elle pouvait renfermer quelque souvenir ; mais je n’ai pas besoin de vous dire, mère, que je n’y ai découvert que le vieux rond de soie brodé de perles[1], que vous avez sans doute retrouvé à sa place entre les deux boîtes, où je l’ai remis. »

Mme Clennam fit un signe de tête affirmatif, puis elle ajouta :

« Assez causé d’affaires le jour du Seigneur ; » après quoi elle ajouta encore : « Affery, il est neuf heures. »

Sur ce, la vieille à la voix fêlée débarrassa la table, sortit de la chambre et revint promptement avec un plateau sur lequel se trouvaient un plat de petites biscottes et un petit rond de beurre, systématique, frais, symétrique, blanc et potelé. Le vieillard, qui était resté debout auprès de la porte, sans changer d’attitude pendant toute l’entrevue, regardant la mère comme il avait déjà regardé le fils, sortit en même temps, et, après une plus longue absence, revint avec un autre plateau, sur lequel il y avait une bouteille de porto presque pleine, qu’il venait apparemment de chercher à la cave, car il était encore tout essoufflé, un citron, un sucrier et une

  1. Espèce de porte-montre de soie ou de velours brodé, sur lequel les dames posaient leur montre suspendue à leur ceinture.