Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/54

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tout ce que je vous ai dit déjà. Il ne s’agit plus de moi, maintenant, mais de nous tous.

— Nous tous ! Qui entendez-vous désigner par ces mots ?

— Vous, moi, feu mon père. »

Mme Clennam retira ses mains de dessus le secrétaire, les croisa sur ses genoux, et regarda le feu avec l’expression inexprimable d’un sphinx antique.

« Vous avez connu mon père beaucoup mieux que je n’ai jamais pu le connaître, et la réserve qu’il gardait avec moi cédait devant vous. Vous étiez de beaucoup la plus forte, et il se laissait diriger par vous. Enfant, j’ai su cela aussi bien que je le sais aujourd’hui. Je savais que l’influence que vous exerciez sur lui a été la cause de son départ pour la Chine, où il est allé surveiller nos affaires, pendant que vous les surveilliez ici (bien que j’ignore encore aujourd’hui même si ce sont bien là les conditions de cette séparation) ; je sais que c’est d’après votre volonté que je suis resté auprès de vous jusqu’à ma vingtième année, et que je suis ensuite allé rejoindre mon père en Chine. Vous ne vous offenserez pas de m’entendre vous rappeler ces faits à vingt années de distance ?

— J’attends que vous m’appreniez pourquoi vous les rappelez. » Il baissa la voix, et ajouta avec une hésitation évidente et à contrecœur : « Je veux savoir, mère, si l’idée vous est jamais venue de soupçonner… »

Au mot soupçonner, elle tourna un instant les yeux vers son fils avec un sombre froncement de sourcils. Puis elle regarda de nouveau le feu ; mais le froncement de sourcils ne s’effaça pas plus que si le sculpteur de l’antique Égypte l’eût gravé dans un dur visage de granit qui devait conserver pendant des siècles ce regard courroucé.

« … De soupçonner que mon père fût tourmenté par quelque souvenir secret par quelque remords ? si vous n’avez jamais rien remarqué dans sa conduite qui vous ait suggéré une pareille pensée ? si vous ne lui en avez jamais parlé, ou si lui-même il n’y a jamais fait aucune allusion ?

— Je ne comprends pas bien à quelle espèce de souvenir secret votre père, à vous entendre, aurait été en proie, répliqua-t-elle après un moment de silence. Vous parlez avec tant de mystère…

— Ne serait-il pas possible, mère… ? »

Le fils se pencha en avant afin de se rapprocher de sa mère et de pouvoir lui parler plus bas, puis il posa la main sur le nécessaire avec un mouvement nerveux.

« Ne serait-il pas possible qu’il eût malheureusement fait du tort à quelqu’un, et qu’il fût mort sans avoir pu le réparer ? »

Lançant à son fils un regard plein de colère, Mme Clennam se recula dans sa chaise afin de s’éloigner de lui ; mais elle ne répondit pas.

« Je sens vivement mère, que, si cette idée n’a jamais traversé votre esprit, une pareille confidence, bien que je ne la fasse qu’à