Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/77

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


trop tendre et que les autres sachent la retourner comme un gant : où est la loi qui peut empêcher ça ? »

Le légiste le plus profond auquel le guichetier arracha une consultation gratuite fut incapable de citer une loi qui permît de placer des biens d’une façon assez solide pour obvier à l’éventualité supposée. De sorte que le guichetier, après avoir songé toute sa vie, finit, malgré tout, par mourir intestat.

Mais sa mort n’arriva que longtemps après, lorsque sa filleule avait dépassé sa seizième année. Elle avait à peine atteint la moitié de cet âge, lorsque son regard compatissant et sympathique vit son père devenir veuf. À partir de ce moment, l’air de protection que ses yeux étonnés lui avaient toujours exprimé se traduisit par des actions, et l’enfant de la prison se dévoua à un nouveau rôle auprès du Père de la Maréchaussée.

Dans les commencements, une enfant de cet âge ne put guère faire autre chose pour son père que de rester assise auprès de lui, renonçant à vivre plus gaiement dans la loge de son parrain pour tenir compagnie au veuf. Mais ce fut assez pour lui faire si bien prendre l’habitude de la voir près de lui, que sa présence lui devint nécessaire, et qu’il manquait quelque chose au vieillard lorsqu’elle n’était pas là. Voilà la petite porte par où elle passa de l’enfance à l’apprentissage d’un monde chargé de soucis.

Comment, à cette époque reculée de sa vie, son regard compatissant jugea-t-il le père, la sœur, le frère qui habitaient la même prison ? Plut-il à Dieu de ne lui dévoiler qu’une faible partie de la triste vérité ? Ce sont là des secrets qui sont enterrés avec bien d’autres mystères. Il suffit de savoir qu’elle fut inspirée du désir de devenir quelque chose que ses proches n’étaient pas, quelque chose d’actif et de laborieux, et cela par amour pour eux et pour pouvoir leur venir en aide. Appellerons-nous cela de l’inspiration ? Oui ! Nous parlons bien de l’inspiration d’un poëte ou d’un prêtre ; pourquoi ne pas lui donner le même nom chez un cœur poussé par l’amour et le dévouement à remplir la plus humble des missions dans le plus humble pèlerinage de la vie ?

C’est là que, sans ami sur cette terre pour l’aider, ni même pour la voir, sauf son étrange compagnon ; sans même posséder aucune connaissance des plus simples usages journaliers des membres de la communauté libre qui vit en dehors des prisons ; venue au monde et élevée dans une situation sociale qui semblerait encore une position fausse, même devant les positions les plus fausses connues de l’autre côté de ces murs élevés ; s’abreuvant dès l’enfance à un puits dont les eaux avaient une souillure qui leur était propre, un goût malsain et corrompu, c’est là que l’enfant de la Maréchaussée commença à devenir une femme.

Peu importe le nombre de ses méprises et de ses découragements, les moqueries (faites sans méchanceté, mais cruellement senties) que lui valurent sa jeunesse et sa taille exiguë ; peu importe la conscience qu’elle avait elle-même de ses apparences enfantines