Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/96

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aussi bien reçu qu’il l’aurait été s’il fût venu seul, au lieu d’arriver en compagnie d’une averse. Mais les rafales de l’équinoxe balayaient les mers, et l’impartial vent du sud-ouest ne dédaigna pas de visiter la prison de la Maréchaussée, quelque restreinte que fût cette localité. Grondant à travers le beffroi de l’église Saint-Georges et faisant tournoyer les capuchons de toutes les cheminées du voisinage, il s’abattit comme un oiseau de proie sur la fumée du quartier et la précipita sur la prison ; puis se plongeant jusqu’au fond des cheminées des détenus, peu nombreux encore, qui avaient déjà commencé à allumer leur feu, il les asphyxia ou peu s’en faut.

Arthur Clennam n’eût guère été disposé à paresser dans son lit, quand même ce lit se fût trouvé dans un endroit plus retiré, où on ne serait pas venu le déranger pour enlever les cendres de la veille, pour allumer un nouveau feu sous la bouilloire du club, pour remplir à la pompe ce récipient digne de la frugalité spartiate, pour balayer et sabler la salle commune, ou pour maint autre préparatif du même genre. Ravi de voir poindre le jour, bien que la nuit ne l’eût pas beaucoup reposé, il se leva dès qu’il put distinguer les objets qui l’entouraient, et arpenta la cour pendant deux longues heures avant qu’on vînt ouvrir la grille.

Les murs étaient si rapprochés, et les nuages capricieux passaient si rapidement par-dessus la cour, qu’il ressentait quelque chose comme un commencement de mal de mer chaque fois qu’il levait les yeux vers ce ciel orageux. La pluie, poussée par des rafales intermittentes, descendait obliquement et noircissait ce côté du bâtiment qu’Arthur avait visité la veille ; mais elle laissait (pour parler en marin) sous le vent du mur un petit entre-deux sec, où M. Clennam se promena au milieu d’épaves de paille, de poussière et de papier, au milieu de petites flaques d’eau que des maladroits avaient versées en revenant de la pompe, et de quelques feuilles égarées provenant du chou ou de la salade de la veille. L’existence, ainsi envisagée, prenait un aspect aussi lugubre que possible.

Nulle apparition de la petite fée qui l’avait amené là ne vint rompre la monotonie de cette promenade. Peut-être s’était-elle glissée jusqu’à la porte de la maison habitée par le doyen, tandis qu’Arthur avait le dos tourné ; dans tous les cas, il ne la vit pas. Il était de trop bonne heure pour Tip ; lorsqu’on avait passé cinq minutes avec lui, on le connaissait assez pour savoir qu’il ne mettrait pas d’empressement à quitter son lit, quelque peu séduisante que fût la couche où il avait passé la nuit : aussi, tandis qu’Arthur Clennam se promenait en attendant l’heure de la liberté, il songea aux moyens d’investigation que lui offrait l’avenir, et non à ceux qu’il avait sous les yeux.

Enfin la grille de la loge tourna sur ses gonds, et le porte-clefs, debout sur le seuil, se donnant un coup de peigne matinal, fut prêt à le laisser sortir. C’est avec un joyeux sentiment de délivrance qu’Arthur traversa la loge et se trouva de nouveau dans la petite cour où la veille il avait accosté Frédéric Dorrit.