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NIÉTOTCHKA NEZVANOV


(Suite [1])




IV

Je me rétablissais lentement et, quand je quittai définitivement le lit, ma raison était encore dans une sorte de torpeur qui, de longtemps, m’empêcha de comprendre ce qui m’était arrivé. À certains moments il me semblait que je rêvais, et je me rappelle que j’avais le désir qu’en effet tout ce qui m’était arrivé ne fût qu’un rêve ! Le soir, en m’endormant, j’espérais soudain que je me réveillerais de nouveau dans notre pauvre chambre et verrais mon père et ma mère. Mais enfin ma situation m’apparut peu à peu, je compris que j’étais restée tout à fait seule, et que je vivais chez des étrangers. C’est alors que je sentis pour la première fois que j’étais orpheline.

Je commençai par examiner avidement ce qui m’entourait et m’était si nouveau. D’abord tout me parut étrange et merveilleux. Tout me gênait : les nouvelles personnes, les nouvelles habitudes. Les chambres du vieil hôtel du prince, que je crois voir encore, étaient grandes, hautes, luxueuses, mais si sombres, si noires, que je me rappelle avoir eu très sérieusement peur de m’aventurer dans une longue salle où il me semblait que je me perdrais. Ma maladie n’était pas complètement passée, et mes impressions étaient sombres et pénibles, tout à fait assorties à cette demeure solennelle et morne. En outre, une angoisse encore vague pour moi-même

  1. Voy. Mercure de France nos 444, 445.