Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/33

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séance. Je vous garderai la place jusqu’à minuit.

Après une journée des plus occupées, je dînai de bonne heure au Savage Club avec Tarp Henry, à qui je fis part de mon aventure. Je le voyais, en m’écoutant, sourire de tout son maigre visage ; et il pouffa quand je lui déclarai que le professeur m’avait convaincu.

— Mon cher confrère, ce n’est pas ainsi que les choses se passent dans la vie réelle. Les gens ne font pas d’immenses découvertes dont ils perdent ensuite les preuves. Laissons cela aux romanciers. Challenger en remontrerait comme malice à toute la cage des singes du Zoo ; mais ses fables sont trop absurdes.

— Pourtant, l’artiste américain ?…

— N’a jamais existé.

— J’ai vu son album de croquis…

— L’album de Challenger.

— C’est donc Challenger, d’après vous, qui dessina l’animal ?

— Bien entendu. Qui d’autre ?

— Et les photographies ?

— Il n’y a rien dans les photographies ; de votre aveu même, vous n’avez vu qu’un oiseau.

— Un ptérodactyle.

— À ce qu’il prétend. Il vous a mis en tête le ptérodactyle.

— Eh bien, et les deux os ?

— L’un provient d’un haricot de mouton ; et quant à l’autre, on l’a simplement truqué pour les besoins de la cause. Avec un peu d’adresse et d’expérience, vous truquez un os tout aussi bien qu’une photographie.

Je commençais de me sentir mal à l’aise. Après tout, j’avais acquiescé un peu vite aux affirmations de Challenger. Brusquement, il me vint une idée.

— M’accompagnez-vous à la réunion ? demandai-je.

Tarp Henry sembla réfléchir.

— L’aimable Challenger ne jouit précisément pas de la sympathie générale. Autant dire qu’il est un des hommes les plus haïs de Londres. Des tas de gens ont un compte à régler avec lui. Cela peut chauffer, si les étudiants en médecine s’en mêlent. Je ne tiens pas à entrer dans la fosse aux ours.

— En bonne justice, vous lui devriez au moins d’aller l’entendre.

— C’est vrai. Il y a là une question de loyauté. Comptez sur moi pour ce soir.

Nous trouvâmes, en arrivant, une affluence que nous ne prévoyions guère. Tandis que se succédaient les coupés électriques déversant un petit flot régulier de professeurs à barbes blanches, sous la voûte de l’entrée s’engouffrait une humble et noire marée de piétons. Cette réunion scientifique sentait par avance la réunion publique. À peine installés dans la salle, nous constatâmes que l’amphithéâtre et le fond grouillaient de jeunesse. Des rangées entières de figures, derrière moi, multipliaient le type familier de l’étudiant en médecine. Pas un grand hôpital qui n’eût évidemment fourni son contingent. Et tout ce public était pour l’instant en humeur de gaîté, mais sans bienveillance. Il entonnait à cœur joie des refrains populaires, singulier prélude à une douce causerie ; et, avec un entrain qui nous promettait une joyeuse soirée, il lançait déjà vers l’estrade des apostrophes dont ceux-là qu’elles désignaient ne laissaient pas de montrer quelque gêne.

Ainsi, lorsque apparut le vieux docteur Meldrum, coiffé du légendaire claque d’où sa chevelure déborde en mèches, il y eut une clameur si unanime pour savoir d’où sortait le « galurin » qu’il s’empressa de l’ôter et de le dissimuler sous sa chaise. Quand le professeur Watley, tout perclus de goutte, se traîna jusqu’à son siège, tel fut l’empressement à s’informer de son orteil malade, que le digne homme en resta confondu. Cependant, la démonstration la plus éclatante se produisit quand mon nouvel ami le professeur Challenger descendit prendre sa place sur le devant de l’estrade. Un hurlement de bienvenue salua au tournant du coin sa barbe noire. Et je pensai que Tarp Henry avait eu raison dans ses conjectures, que cette foule ne venait pas seulement à cause de la conférence, mais parce que le bruit avait dû se répandre au dehors que le fameux professeur y assisterait.

Quelques rires du public élégant aux premiers rangs des sièges parurent indiquer que la démonstration des étudiants ne lui était pas antipathique. Elle avait eu la soudaineté d’une explosion, et rien n’en donnerait l’idée que le rugissement d’une cage de fauves, quand se fait entendre le pas du gardien apportant la nourriture. Néanmoins, si provocante fût-elle, j’y crus sentir au fond plus d’amusement, plus d’intérêt, que d’hostilité réelle et de dérision. Challenger sourit avec une lassitude placide, comme aux abois d’une portée de roquets. Il s’assit posément, souffla, passa ses doigts dans sa barbe, et promena, sur la salle bondée, le dédain de ses paupières basses. Le vacarme déchaîné par son arrivée n’avait pas encore pris fin, quand