Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/8

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— Plus un mot. Voilà une demi-heure que votre service de nuit vous réclame. Je n’avais pas le cœur de vous en faire souvenir. Nous recauserons peut-être un jour, quand vous aurez pris votre place dans le monde.

Et ce fut ainsi que par une brumeuse soirée de novembre je me trouvai courant après le tramway de Camberwell. Le cœur me rayonnait dans la poitrine. Non, le jour du lendemain ne s’achèverait pas sans m’avoir suggéré un exploit digne de ma dame ! Mais, cet exploit, qui jamais l’eût imaginé si invraisemblable, et déterminé par un concours si singulier de circonstances ?

Je ne voudrais pas qu’on fit à ce premier chapitre le reproche d’inutilité. Il commande toute mon histoire. C’est seulement quand un homme vient à sentir autour de lui mille possibilités d’héroïsme, et dans son cœur le désir violent d’en réaliser une, n’importe laquelle, c’est alors seulement, dis-je, qu’il rompt, comme moi, avec le banal train-train de l’existence pour entrer dans le mystérieux et merveilleux pays où l’attendent les grands hasards et les grandes récompenses. En arrivant dans les bureaux de la Daily Gazette, où je ne comptais que pour une bien petite unité, j’y portais la ferme résolution de trouver, et, de préférence, cette nuit même, une entreprise selon les vœux de ma Gladys. Qu’il y eût, de sa part, égoïsme et dureté de cœur à me demander de risquer ma vie pour sa gloire, c’est là de ces détails dont on s’avise avec l’âge, mais non pas dans l’ardeur de sa vingt-troisième année et dans la fièvre d’un premier amour.


CHAPITRE II
« Tentez la chance auprès de Challenger. »


J’avais toujours eu de la sympathie, au journal, pour le chef du service des nouvelles, Mc Ardle, un petit vieux bourru, voûté, roux de poil ; et j’espérais ne lui être pas antipathique. Bien entendu, le vrai patron, c’était Beaumont ; mais il vivait dans l’atmosphère raréfiée d’une sorte de région olympienne, où rien ne parvenait jusqu’à lui qui n’eût au moins l’importance d’une scission dans le Cabinet ou d’une crise internationale. Nous le voyions de temps en temps gagner les ombres de son sanctuaire : il passait solitaire et majestueux, les yeux vagues, l’esprit tourné vers les Balkans ou le Golfe Persique. Il planait au-dessus de nous, loin de nous. Nous ne connaissions que Mc Ardle. Mc Ardle le représentait devant nous. Quand j’entrai dans la pièce où il se tenait, le bonhomme me fit un petit salut de la tête, et relevant ses besicles jusqu’au sommet de son crâne chauve :

— Eh bien, mais… il me semble que vous vous tirez d’affaire, monsieur Malone, dit-il avec un accent écossais tout plein de bienveillance.

Je le remerciai.

— Parfaite, votre relation du coup de grisou. Celle de l’incendie de Southwark était déjà excellente. Vous avez la note. Mais vous désirez me parler, je crois ?

— J’ai à vous demander une faveur.

Ses yeux inquiets m’évitèrent.

— Ah bah ! et de quoi s’agit-il ?

— De voir s’il n’y a pas une mission que vous puissiez me confier au nom du journal. Je ferai tout pour la bien remplir, monsieur, et pour vous envoyer de la copie intéressante.

— Quelle espèce de mission voulez-vous dire, monsieur Malone ?