Page:Fagus - Respecte ta main, 1905.djvu/12

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tique où tous sont mélangés, où tout est nivelé, où tout le monde agite la même main mécanique : comment se retrouver, comment être soi ? Ce qui donne sa force au moyen âge, à cet âge d’harmonie et de beauté, c’est d’incarner ce proverbe admirable : Chacun son métier, toutes choses seront bien gardées. Chacun ayant son métier, et quoi qu’on ait prétendu, le métier qui l’appropriait, la main qui lui appartenait, cette main savait réaliser tout ce qu’elle enfermait en puissance. Le roi ou l’artisan, et artisans tous deux et chacun son aristocrate, chacun son roi, sous la suzeraineté de sa conscience loyale, accomplissaient chacun son office, auquel l’avaient préparé — voyez, on n’avait pas attendu Lamarck et Darwin pour les appliquer — auquel l’avaient préparé la longue et fidèle lignée des ancêtres, le chaleureux entour des confrères. Fût-il médiocre, privé de main comme aujourd’hui nous tous, ce tout-puissant apprentissage d’avant même la naissance, lui permettait encore de tenir loyalement sa place infime et pourtant honorable. Ceux qu’on appelle à présent les irréguliers, les êtres d’exception (et comme une telle expression image bien le malheur de notre époque niveleuse et nivelée !) — ceux-là ne troublaient point l’harmonie générale ; ils en formaient l’heureuse dissonance introductive d’une inédite musique ; bâtards ou cadets, qui partirent fonder de nouveaux royaumes ou de nouveaux comptoirs ; tenter, esprits inquiets, les nouvelles fortunes chercher dans l’ordre spirituel comme dans le matériel le continent inconnu ; poètes, chroniqueurs, inaptes à la vie régulière, et que pensions et honneurs dispensaient des luttes qu’elle implique et maintenaient au-dessus d’elle. Chacun servait à tous et tous à chacun.

Cependant vous ne me jugez point je pense, assez ignorant et naïf pour escompter quelque retour vers les paradis révolus, pour le désirer même. Nous appartenons au XXe siècle, rien ne nous en peut arracher et qu’une magie vînt nous introduire dans l’âge du roi Saint-Louis, nous y serions les plus malheureux des hommes. Mais cet âge dut une part au moins de sa sublimité à l’observance de plusieurs vérités propres à tous les âges, voilà l’évidence. Que souhaité-je donc : voir le nôtre qui les répudia et en meurt, revenir à elles, les appli-