Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/169

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ses tours, tout cela avait quelque chose de féerique et d’étrange. C’était pire au dedans : de longs corridors obscurs, des portes qui claquaient la nuit violemment et qui tremblaient dans leur châssis, des fenêtres hautes et étroites, des lambris enfumés, et puis de place en place, dans les galeries, quelque ornement antique, l’armure d’un ancien baron, le portrait en pied d’une princesse, un bois de cerf, un couteau de chasse, un poignard rouillé, et souvent, dans quelques recoins sans lumière, des décombres, des plâtras qui tombaient du plafond du vieux salon lorsque le vent, par quelque soirée d’hiver, s’entonnait dans les longues galeries avec plus de fureur que de coutume, avec des mugissements plus prolongés.

Le concierge (c’était un vieillard aussi décrépi que le château) faisait sa tournée tous les jours dans l’après midi ; il commençait par le grand escalier de pierre dont la rampe était ôtée depuis que le dernier possesseur l’avait vendue pour un arpent de terre ; il le montait lentement, et, arrivé dans la galerie principale, il ouvrait toutes les chambres, toutes portant leurs anciens numéros, toutes vides et délabrées, après avoir eu pourtant leur destination et leur emploi. Là, c’était le vieux salon, immense appartement carré dont on distinguait encore quelques lambeaux du velours cramoisi qui, dans le dernier siècle, en avait fait le somptueux ornement, la fraîche beauté ; d’abord, ce fut la salle du plaid, puis la chapelle, puis le salon. Alors il était encombré par une centaine de bottes de foin, déposées en cet endroit depuis vingt ans environ, et qui se pourrissaient à la pluie qui pénétrait facilement par les carreaux, chassée par le vent du soir ; le reste du salon était occupé par des vieux fauteuils, des harnais usés, quelques selles mangées par les vers et une grande quantité de fagots et de bois sec. Le concierge ne l’ouvrait jamais, si ce n’est pour y pousser quelque chose de vieux et de cassé, qu’il jetait négli-