Page:Guyau - Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction.djvu/134

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
124
DU MOBILE MORAL AU POINT DE VUE SCIENTIFIQUE.

périodicité et de régularité pour devenir nymphomanie ou satiriasis. Tout instinct portant à une dépense de forces peut devenir ainsi insatiable : débauche intellectuelle, amour de l’argent, du jeu, de la lutte, des voyages, etc. Il faut distinguer aussi entre les instincts qui exigent une dépense de forces variée, ou ceux qui exigent toujours la même dépense. Ceux qui s’appliquent à un organe déterminé s’épuisent très facilement. Ceux qui renferment une série de tendances indéterminées (comme par exemple l’amour de l’exercice, du mouvement, de l’action) ne peuvent qu’être bien plus di facilement assouvis, parce que la variété de la dépense constitue une sorte de repos.

sans savoir d’où elle vient. Pour varier les expériences, il faudrait ordonner à la patiente, non seulement de manger, mais par exemple de se lever matin tous les jours, de travailler assidûment. On pourrait en venir à modifier par degrés de cette manière le caractère moral des personnes, et le somnambulisme provoqué pourrait prendre de l’importance, comme moyen d’action, dans l’hygiène morale de quelques malades. Si on pouvait créer ainsi an instinct artificiel, nous ne doutons pas qu’une certaine obligation mystique ne s’y attachât, — pourvu qu’il ne rencontrât pas la résistance d’autres penchants préexistants et plus vivaces.

On pourrait aussi faire l’expérience inverse et voir s’il ne serait pas possible d’annuler, par une série d’ordres répétés, tel ou tel instinct naturel. On dit qu’on peut faire perdre à une somnambule la mémoire, par exemple la mémoire des noms ; on peut même, selon M. Richet, faire perdre toute la mémoire (Rev. philos. 8 octobre 1880) ; il ajoute : « Cette expérience ne doit être tentée qu’avec une grande prudence ; j’ai vu survenir dans ce cas une telle terreur et un tel désordre dans l’intelligence, désordre qui a persisté pendant un quart d’heure environ, que je ne voudrais pas recommencer souvent celte tentative dangereuse. » Si l’on identifie la mémoire, comme la plupart des psychologues, avec l’habitude et l’instinct, ou pensera qu’il serait possible aussi d’anéantir provisoirement ou tout au moins d’affaiblir chez une somnambule tel instinct, même des plus fondamentaux et des plus obligatoires, comme l’instinct maternel, la pudeur, etc. Reste à savoir si cette