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DU MOBILE MORAL AU POINT DE VUE SCIENTIFIQUE.

fices pour qu’ils puissent jamais tenter beaucoup de gens.

Pourtant la tâche du philosophe est de raisonner ses instincts mêmes ; il doit s’efforcer de justifier l’obligation, quoique l’effort même pour justifier le devoiriment moral risque de l’altérer, — en rendant l’instinct conscient de lui-même, en rendant réfléchi ce qui était spontané.

Cherchons dans le domaine des faits où nous nous sommes renfermés méthodiquement, toutes les forces qui pourront lutter contre la dissolution morale et suppléer ainsi l’obligation absolue des anciens moralistes [1]

  1. Comme complément des chapitres qu’on vient de lire, il est essentiel de lire aussi les chapitres parallèles d’Éducation et Hérédité sur la Genèse de l’instinct moral. Nous n’en pouvons citer ici que les conclusions.

    » Les analyses précédentes aboutissent à cette conclusion, qu’être moral c’est, eu premier lieu, sentir la force de sa volonté et la multiplicité des puissances qu’on porte en soi ; en second lieu, concevoir la supériorité des possibles ayant pour objet l’universel sur ceux qui n’ont que des objets particuliers. La révélation du devoir est à la fois la révélation d’un pouvoir qui est en nous et d’une possibilité qui s’étend au plus grand groupe d’êtres sur lesquels nous ayons action. Il y a quelque chose d’infini perçu à travers les limites que l’obligation particulière nous impose, et cet infini n’a rien de mystique. Dans le devoir, nous sentons, nous éprouvons, comme dirait Spinoza, que notre personnalité peut se développer toujours davantage, que nous sommes nous-mêmes infinis pour nous, que notre objet d’activité le plus sûr est l’universel. Le sentiment d’obligation ne s’attache pas à un penchant isolé proportionnellement à sa seule intensité ; il est proportionnel à la généralité, à la force d’expansion et d’association d’un penchant. C’est pour cela que le caractère obligatoire des tendances essentielles a. la nature humaine croit à mesure qu’on s’éloigne de la pure nécessité inhérente aux fonctions grossières du corps.

    « Nous avons donc marqué, en résumé, les trois stades suivants dans le développement de l’instinct moral :

    « 1° Impulsion mécanique, ne faisant qu’apparaître momentanément dans la conscience pour s’y traduire en penchants aveugles et en sentiments irraisonnés ;

    « 2° Impulsion entravée sans être détruite, tendant par là même