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LES MISÉRABLES. — JEAN VALJEAN.

— Monsieur Pontmercy, cela n’a pas le sens commun, je suis un honnête homme. C’est en me dégradant à vos yeux que je m’élève aux miens. Ceci m’est déjà arrivé une fois, mais c’était moins douloureux ; ce n’était rien. Oui, un honnête homme. Je ne le serais pas si vous aviez, par ma faute, continué de m’estimer ; maintenant que vous me méprisez, je le suis. J’ai cette fatalité sur moi que, ne pouvant jamais avoir que de la considération volée, cette considération m’humilie et m’accable intérieurement, et que, pour que je me respecte, il faut qu’on me méprise. Alors je me redresse. Je suis un galérien qui obéit à sa conscience. Je sais bien que cela n’est pas ressemblant. Mais que voulez-vous que j’y fasse ? cela est. J’ai pris des engagements envers moi-même ; je les tiens. Il y a des rencontres qui nous lient, il y a des hasards qui nous entraînent dans des devoirs. Voyez-vous, monsieur Pontmercy, il m’est arrivé des choses dans ma vie.

Jean Valjean fit encore une pause, avalant sa salive avec effort comme si ses paroles avaient un arrière-goût amer, et il reprit :

— Quand on a une telle horreur sur soi, on n’a pas le droit de la faire partager aux autres à leur insu, on n’a pas le droit de leur communiquer sa peste, on n’a pas le droit de les faire glisser dans son précipice sans qu’ils s’en aperçoivent, on n’a pas le droit de laisser traîner sa casaque rouge sur eux, on n’a pas le droit d’encombrer sournoisement de sa misère le bonheur d’autrui. S’approcher de ceux qui sont sains et les toucher dans l’ombre avec son ulcère invisible, c’est hideux. Fauchelevent a eu beau me prêter