Page:Larousse - Grand dictionnaire universel du XIXe siècle - Tome 7, part. 3, Erl-Ez.djvu/302

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exceptant la surface gauche de révolution) ; et jusqu’à Euler, on n’avait point conçu dans l’espace d’autre analogie avec les courbes planes nommées sections coniques. Mais ce grand géomètre, transportant aux surfaces courbes la méthode analytique, qui lui avait servi à la discussion des courbes planes, découvrit dans l’équation générale du second degré cinq espèces différentes de surfaces, dont les sphéroïdes et les conoïdes des anciens n’étaient plus que des formes particulières. Euler borna son travail à cette classification. Cela suffisait pour dévoiler aux géomètres le vaste champ de recherches que leur présentait cette théorie des surfaces du second degré. »

L’analyse pure lui doit l’identification des fonctions circulaires et des fonctions exponentielles ; la solution générale du problème des isopérimètres ; la théorie des intégrales qui portent son nom ; de grands perfectionnements à la théorie des séries, qu’il enseigna à n’employer qu’autant qu’elles seraient convergentes ; des remarques heureuses sur les fonctions elliptiques que Lauden venait d’introduire dans la science, par la découverte de la comparabilité d’un arc d’hyperbole à deux arcs d’ellipse ; des intégrations nouvelles, etc., etc.

La mécanique lui doit la belle théorie cinématique de la rotation d’un solide autour d’un point fixe ; les équations différentielles du mouvement d’un solide libre soumis à des forces quelconques ; enfin, les équations générales de l’hydrodynamique.

La géométrie ne lui était pas moins familière que l’analyse et la mécanique analytique. On a de lui une solution du problème du cercle tangent à trois cercles donnés, qui avait déjà occupé Viète, Descartes, Newton, etc. ; une méthode pour construire les axes d’une ellipse définie par deux de ses diamètres conjugués ; deux solutions analytiques du problème de la sphère tangente à quatre sphères données ; une de celui qui consiste à inscrire dans un cercle donné un triangle dont les côtés passent par trois points donnés, etc.

Mais c’est surtout par la part qu’il prit à la fondation de la mécanique céleste, qu’Euler s’est immortalisé.

Ses travaux de métaphysique n’ont pas obtenu au XVIIIe siècle l’attention qu’ils méritaient. Le temps n’était point à la spéculation, encore moins était-il disposé à accueillir l’apologie des systèmes et des idées religieuses abandonnées par les esprits d’élite de cette époque. Les principaux ouvrages d’Euler en ce genre sont : la Défense de la révélation divine contre les esprits forts (Dijon, 1747, 1 vol. in-4°, traduit en français et réimprimé en 1803, puis à Montpellier on 1825, 1 vol. in-12) ; ses Lettres à une princesse d’Allemagne sur quelques sujets de physique et de philosophie (Saint-Pétersbourg, 1708-1772, 3 vol. in-8° avec fig.). Elles ont été écrites en français par l’auteur ; le style en est peu correct et la métaphysique surannée, au dire de Condorcet, d’après qui « ceux qui n’ont pas étudié les mathématiques sont étonnés d’entendre un ouvrage d’Euler, » et à cause de cela lui accordent plus de mérite qu’il n’en a. Le XIXe siècle n‘est pas de l’avis de Condorcet à propos des Lettres à une princesse d’Allemagne, et la preuve en est dans les nombreuses éditions que l’ouvrage a obtenues en France, malgré sa physionomie austère. « Les Lettres à une princesse d’Allemagne, dit M. Saisset, nous présentent le spectacle animé de ce temps de crise, d’épuisement et de dissolution. Euler s’y montre l’ennemi déclaré des Wolficus, comme il les appelle. Il combat avec force, avec passion la monadologie et l’harmonie préétablie, vastes conceptions du génie qui se rapetissent singulièrement sous sa main, et auxquelles il n’épargne pas, au milieu des accusations les plus injustes, des sarcasmes peu dignes d’un esprit aussi grave. Du reste, Euler ne prétend pas substituer un nouveau système à celui de Leibnitz ; occupé d’autres objets, dominé d’ailleurs par l’esprit de son temps, il se délie des systèmes. S’il en adoptait un, plutôt que de suivre Leibnitz, il remonterait jusqu’à Descartes et essayerait une sorte de cartésianisme mitigé, où la métaphysique des Méditations et des Principes, dégagée du cortège décrié de la théorie des tourbillons, viendrait se mettre en harmonie avec les progrès nouveaux de l’observation et du calcul.

Il ne faut point demander aux Lettres à une princesse d’Allemagne ce qu’elles ne contiennent point, ce qu’Euler n’y pouvait pas et n’y voulait pas mettre, c’est-à-dire un système entier de philosophie ; mais il ne faut pas croire non plus que les vues philosophiques qu’on y trouve çà et là répandues manquent absolument d’unité. Ce qui frappe l’esprit au premier abord, en lisant l’ouvrage d’Euler, c’est son opposition décidée, ardente au leibnitzianisme. Or, le secret de cette opposition est justement dans les vues propres d’Euler sur la nature et la communication des substances, lesquelles heurtaient en effet de front toute la philosophie des monades.

Descartes, Malebranche et Spinoza identifiaient le corps avec l’étendue et la substance spirituelle avec la pensée. D’après eux, les facultés de l’âme n’étaient que des modes de la pensée, comme les propriétés des corps étaient des modes de la substance matérielle. Euler place dans les corps une autre qualité essentielle, l’impénétrabilité, mais pas celle de Leibnitz, active et constituant une force réelle. Au contraire, Euler y ajoute l’inertie, qui est aussi, d’après lui, une qualité essentielle. Son impénétrabilité est une sorte de qualité géométrique et logique, ou, si l’on veut, l’impossibilité pour deux corps d’occuper le même lieu. On demande pourquoi Euler n’en dit rien, sinon que c’est la nature des choses. Abordant ensuite le problème de l’action réciproque de l’esprit sur le corps et du corps sur l’esprit, Euler trouve dans la liberté l’essence de la substance spirituelle. Son étendue et son indivisibilité ne sont en elle que des qualités négatives, tandis que la liberté est un attribut positif.

Il fait découler de cette donnée la théorie chrétienne du péché et de la grâce, et se laisse tomber dans le gouffre immense du libre arbitre, où nous ne le suivrons pas. La vieille théorie de l’influx physique a retrouvé en lui un défenseur inattendu.

Les Lettres à une princesse d’Allemagne sont l’œuvre principale de la vieillesse d’Euler, et comme son testament philosophique et religieux.

On remarque encore parmi ses principaux ouvrages : Dissertalio physica de sono (Bàlc, n27, in-4°) ; iMechanica, sii ; emotusscientia, aiialylice exposita {Saint-Pétersbourg, 1736, 2 vol. in-4°) ; Introduction à l’arithmétique, en allemand (Saint-Pétersbourg, 173S, 2 vol. in-S°) ; Tentamen novx théorise musical (Saint-Pétersbourg, 1739, in-4») ; Methodus inveniendi lineas curvas 7naximi minimive proprietate gaudentes, sive solutio problematis isoperimelrici, latissimo sensu accepti (Lausanne, 1744, 1 vol. in-4°) ; Theoria motuum planetarum et cometarum, continens méthodum facilem ex aliquot obseroationibus orbitas detenninandi (Berlin, 1714, 1 vol. in-l°) ; Opuscula varii argumenti (Berlin, 1746-1751, 3 vol. in-4°) ; Noam et correcte tabula ad loca lunx computanda (Berlin, 1746, l vol. in-4<>) ; Tabule astronomie^ solis et lunte (Berlin, 174C, 1 vol. in-4») ; Pensées sur les éléments des corps, en allemand (Berlin, 1746, 1 vol. in-4<>) ; Introductio in analysin infinitarum (Lausanne, 1748, 2 vol. in-8u) ; Scientia navalis, seu tractatus de construendis ac dirigendis navibus (Saint-Pétersbourg, 1749, 2 vol. in-4°) ; l’heoria motus lunx (Berlin, 1753, 1 vol. in-4">) ; Dissertalio de principio minim& actionis, una cum examine objectionum clarissimi professons Kœnigii (Berlin, 1753, 1 vol. in-8°) ; Institutions calcul ! di/ferentialis cum ejus usu in analysiinfinitorum ac doetrina serierum (Berlin, 1753, 1 Vol. in-4°) ; Constructio lentium objectivarum (mémoire) ; Theoria motus corporum solidoru7n seu rigidnrum (Rostock, 1765, in-4») ; Institutions calcul ! inlegralis (Saint-Pétersbourg, 17GS-1770, 3 vol. in-4o), un des meilleurs écrits mathématiques d’Euler et une des sources de sa renommée ; Introduction à l’algèbre, en allemand (Saint-Pétersbourg, 1770, 1 vol. in-8°) ; Dioptrica (Saint-Pétersbourg, 1767-1771, 3 vol. in-4°).

On a commencé, en Belgique et en Russie, deux éditions de ses œuvres, qu’on n’a pas continuées. Il reste de lui, en manuscrit, un grand nombre de mémoires présentés à l’Académie de Saint-Pétersbourg.

EULER (Jean-Albert), mathématicien russe, fils du précédent, né à Saint-Pétersbourg en 1734, mort dans la même ville en 1800. Dès Tàge de quinze ans, il fut appelé à concourir au nivellement du canal de Einlande ; à vingt ans, il était directeur de l’observatoire de Berlin et membre de l’Académie de la même ville. En 1766, il suivit son père à Saint-Pétersbourg, fut nommé professeur de physique, secrétaire de l’Académie des sciences avec un traitement considérable, conseiller d’État, et devint, en 1776, directeur des études du corps des Cadets. Les principales Académies de l’Europe l’admirent au nombre de leurs membres. Jean - Albert remporta plusieurs prix et accessits dans des concours académiques, bien qu’il eût pour concurrents les Bossut, les Lagrange, les Clairaut. C’est ainsi qu’il partagea avec Bossut, en 1761, le prix de l’Académie de Paris Sur la meilleure manière de lester et d’aiTimer un vaisseau ; qu’il remporta avec Clairaut le prix Sur la théorie des comètes (17G3), proposé par l’Académie de Saint-Pétersbourg ; qu’il obtint avec son père Léonard le prix proposé par l’Académie des sciences de Paris Sur la théorie de la lune (1770). Parmi les dissertations scientifiques qu’il a laissées, nous citerons : Meditationes de perturbalione motus comelarum ab attraction planetarum orta (Saint-Pétersbourg, 1762) ; Meditationa de molu vertiginis planetarum (Saint-Pétersbourg, 1760).

EULER (Charles), médecin et mathématicien, frère du précédent, né à Saint-Pétersbourg en 1740, mort en 1800. Il s’appliqua d’abord à la médecine et devint médecin en chef de la colonie française de Berlin (1762), puis de la cour de Saint-Pétersbourg, et professeur de médecine à l’Académie des sciences de cette ville. En 1760, il remporta un prix décerné par l’Académie de Paris pour un mémoire sur la marche des planètes ; on a soupçonné son père d’avoir mis la irmin à ce travail. — Christophe Eulf.r, frère des précédents, né à Berlin en 1743, mort en 1805. Il entra de bonne heure au service de Frédéric Iï comme ingénieur militaire, et passa ensuite à celui de Catherine II.

EULE

Il fut chargé de la direction de la manufacture d’armes de Systerberck, fonctions qui ne l’empêchèrent pas de s’appliquer avec quelque succès à l’étude de l’astronomie. En 1769, l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg l’envoya à Orsk, dans le gouvernement d’Orenbourg, pour y observer le passage de Vénus sur le disque du soleil.

EOLESP1EGLE ou EULENSPIEGEL (Tyll), personnage légendaire allemand, dont les aventures forment le Sujet d’un livre qui, depuis trois cents ans, jouit en Allemagne d’une popularité excessive, et qui, aujourd’hui, est connu dans l’Europe entière. D’après la légende, et selon l’inscription que porte une pierre tumulaire du cimetière de Mœllri, près de Luheck, Eulenspiegel naquit, vers la fin du xni« siècle, au village de lineifiingen, dans le duché de Brunswick, et mourut en 1350 ; mais on a de fortes raisons de douter que ce soit là réellement le tombeau d’Eulenspiegel. Ce dernier était un homme d’un caractère tout à la fois simple, naïf et malicieux. Il quitta de bonne heure la maison paternelle et voyagea pendant toute sa vie, principalement dans le nord de l’Allemagne, en Saxe et enWestphalie, donnant partout des représentations de farces et autres pièces populaires, et posant ainsi les premiers fondements du théâtre comique allemand. Partout où il passait, il se rendait célèbre par les tours qu’il jouait à tous ceux qui y prêtaient occasion. Aussi son arrivée était-elle célébrée et fêtée dans les villages, non-seulement par le peuple, mais encore par les grands seigneurs, aux dépens desquels Eulenspiegel s’égayait le plus souvent.

Le livre où sont racontées les aventures de notre héros fut publié pour la première fois en allemand (Strasbourg, 1519) par le bénédictin Thomas Murner, que l’on en regarde généralement comme l’auteur, quoiqu’il n’ait que recueilli des faits transmis et consacrés par la tradition. Depuis lors ce livre a égayé les grands et les petits, les riches et les pauvres ; plus tard la censure religieuse le prit à partie et en fit publier des éditions catholiques et protestantes, où le caractère et le fond primitifs du livre sont singulièrement altérés. Dans l’ouvrage tel que l’avait écrit Murner, -la morale, il faut l’avouer, ne se trouve guère respectée, et il est plus d’un des tours d’Eulenspiegel qui, de nos jours, conduirait ce facétieux personnage en cour d’assises. Malgré cette absence complète de morale, le livre d’Eulenspiegel est.précieux, en ce sens qu’il nous donne une idée de la civilisation du nord au xiv» siècle. Il est donc malheureux qu’on ait altéré le texte primitif dans les éditions postérieures, sur lesquelles ont été faites les traductions de co livre qui ont paru dans toutes les langues de l’Europe, même en latin. On trouve ce texte primitif dans toute sa pureté, accompagné de notes et d’observations critiques, dans le douzième volume des Livres du peuple, par Murbach.

Le livre raconte les bons tours d’un personnage bouffon, d’une sorte de Jocrisse, et résume ainsi une foule de facéties populaires en Allemagne à l’époque où l’ouvrage parut. Les principaux personnages sont des compagnons de métiers qui font leur tour d’Allemagne et ont ainsi l’occasion de se livrer à la critique des mœurs et des types de toute espèce qu’ils rencontrent sur leur passage. Tyll en est le héros principal, et il n’est pas impossible que ce héros bouffon ait existé ; mais on doute qu’il se soit appelé Eulenspiegel. Ce nom provient plutôt du vieux proverbe allemand : « L’homme reconnaît aussi peu ses défauts qu’un singe ou un hibou, en se regardant dans un miroir, reconnussent leur laideur. » Du reste, le nom d’Eulenspiegel n’a été donné au livre et à son héros que vers le milieu du xvie siècle. Jusqu’alors Tyll et les autres bouffons étaient appelés Bochart.

L’ouvrage a dû être écrit d’abord en bas allemand (platt deutsch), mais il n’en est resté aucune édition dans ce dialecte.

Peu de héros, réels ou imaginaires, sont aussi populaires que Tyll. Les éditions qui en ont été faites en différentes langues sont innombrables. Eulenspiegel a inspiré le ciseau et le burin des artistes. Ses faits et gestes ont même été transportés plusieurs fois sur la scène, et non-seulement il a enrichi notre langue des mots espiègle, espièglerie, mais il a servi d’enseigne à maintes publications en divers genres, périodiques et autres. Enfin, de même que jadis sept villes se disputaient l’honneur d’avoir été le berceau d’Homère, de même l’Allemagne, la Flandre et la Pologne se disputent la gloire d’avoir donné le jour à Tyll Eulenspiegel.

Le livre de ses aventures, accueilli si favorablement par la plupart dos nations de

l’Europe, n’est cependant autre chose qu’un recueil d’histoires plus ou moins plaisantes, plus ou moins bien racontées. Il y a sans doute des espiègleries, dans le sens que nous attachons à ce mot, c’est-à-dire des malices innocentes et qui font rire ; mais on y trouve aussi des tours pendables, des actes inspirés par une méchanceté gratuite, qui n’excitent pas la moindre gaieté. Ajoutons que les récits les plus grossièrement orduriers y tiennent une large place. Ce livre n’est point précisément de ceux qui pourraient convenir à la pudeur britannique ; aussi n’avons-nous garde de le recommander aux ladies qui veulent s’amuser décemment.

EULE

Ces défauts, cependant, loin de nuire à l’histoire d’Eulenspiegel, ont été la cause principale de son succès. Ce livre n’est pas le livre d’une nation, d’une époque ou d’une classe ; car, s’il n’était que cela, le succès se renfermerait bien certainement dans une nation, dans une époque ou dans une classe ; mais l’homme est partout le même, le degré de civilisation diffère seul, et des plaisanteries qui ont pu faire les délices des plus hautes classes de la société, chez une nation ou à une époque encore grossières, trouvent aujourd hui dans les classes inférieures un public qui leur est sympathique, parce qu’il n a pas encore dépassé le degré de civilisation où les hautes classes étaient parvenues il y a quelques siècles. Au-dessous d’un certain niveau, les qualités de style importent peu, et il n’est pas besoin qu’une histoire soit bien racontée : le drame suffit. Quant à ce levain de perversité qui nous fait trouver une joie maligne dans le spectacle des infortunes d’autrui, il n’est pas tout à fait particulier aux paysans allemands ; le succès de 11 il Blas en est la preuve. Maintenant, à l’égard de ce goût pour les propos orduriers si chers à la vieille société gauloise ou germanique et si vivace encore aujourd’hui dans les campagnes, ce goût d’un libertinage grossier n’a pas complètement abandonné les grandes villes, où Jcs histoires scatologiqûes ont conservé le privilège d’exciter une certaine gaieté, nous disons presque une innocente gaieté. Il ne faut pas, en effet, mettre sur la même ligne les images malpropres et les images obscènes. Celles-ci sont funestes pour les mœurs, les autres ne peuvent nuire qu’au bon goût.

. En somme, l’histoire d’Eulenspiegel ne méritait peut-être pas l’immense succès qu’elle a obtenu et que nous avons essayé d’expliquer, mais il serait certainement injuste de la condamner à l’oubli. Elle a d’abord ce grand mérite, fort rare dans un livre de facéties, qu’elle est absolument exempte d’obscénité. Puis on y trouve des contes fort agréables, qui, pour la plupart, lui appartiennent en propre.

Le principal ressort du comique de ce livre, c est l’affectation que met Eulenspiegel à prendre toujours ce qu’on lui dit au pied de la lettre, à faire « selon les paroles et non selon l’intention, p Ainsi, quand on lui commande de mettre du houblon dans la chaudière d’un brasseur, il a soin de faire bouillir le chien de son maître, qui, malheureusement, s’appelle Houblon. Cela produit parfois des quiproquos fort réjouissants. On retrouve, du reste, ce trait de caractère chez un des héros les plus populaires de notre littérature, notre célèbre Jocrisse.

Malgré toutes les recherches auxquelles se sont livrés les érudits, l’existence de Tyll Eulenspiegel n’est pas parfaitement prouvée ; encore une ressemblance de notre héros avec Homère. Des traditions, des indications contenues dans des ouvrages relativement modernes, des monuments apocryphes, voilà

tout ce qu’on a invoqué jusqu’à présent. Les Allemands, adoptant les données du livre populaire, font naître Eulenspiegel à Kneiflingen et le font mourir en 1350, à Mœlln, où l’on croit voir encore son tombeau ou plutôt la pierre qui l’aurait recouvert. Malheureusement ce monument ne remonte guère au

delà du xvno siècle. Les Flamands le font mourir à Damme, où ils ont aussi son tombeau. Suivant un savant polonais, Eulenspiegel, Slave de nation, aurait été enterré dans une propriété du seigneur JUolinski, en Pologne. Ce savant n’a pas sans doute pris garde que le nom Afolinski (du Moulin) n’est qu’une traduction assez libre du nom de la ville allemande Mœlln (Mùhle, moulin).

En l’absence de documents plus positifs, on est réduit aux conjectures. M. Happenberg, qui a publié une savante étude sur Eulenspiegel, croit qu’un aventurier de ce nom o, vécu dans la basse Saxe dans la première moitié du xive siècle, sorte de bouffon qui jouait des tours aux paysans et aux artisans, faisai-t concurrence aux fous de cour, et comme tel poussait des pointes à l’étranger, en Danemark, en Pologne et peut-être jusqu’à Rome. Il présume aussi qu’un premier recueil des aventures que la tradition attribuait à. Eulenspiegel fut écrit en bas allemand dans le pays où il avait vécu, vers la fin du xvo siècle. Selon lui, un homme de cette contrée pouvait seul connaître les localités, les circonstances historiques, les détails de mœurs assez exactement pour les peindre tels que nous les trouvons dans le livre populaire. Cette rédaction en bas allemand a-t-elle été imprimée en 1483, comme on l’a dit ? C’est ce qu’il n’est pas possible de préciser, aucun exemplaire de cette édition n’étant parvenu jusqu’à nous. La première rédaction que la presse nous ait transmise est en haut allemand et fut imprimée à Strasbourg en 1519. Elle a été reproduite à Leipzig, en 1854, par M. Happenberg, avec des no tes historiques, critiques et bibliographiques

3ui font de son livre un chef-d’œuvre d’éruition. M. Happenberg attribue cette rédaction à Thomas Murner, le célèbre cordelier, né à Strasbourg en 1475 et mort en 1533. A l’appui de cette opinion, il rapporte un témoignage daté de 1521, qui parait concluant ; mais il ajoute que Murner a dû se servir de la rédaction en bas allemand, qu’il n’aurait pu inventer toutes les histoires qui appartiennent en propre au livre populaire ni donner