Page:Lepelletier - Deux Contes, 1887-1888.djvu/8

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


D’autres conseillaient des jouets nouveaux ou des sucreries compliquées pour la distraire.

L’un d’eux, plus avisé que les autres, s’étant penché vers l’enfant, entendit ce nom sortir comme un râle de sa gorge enfiévrée :

— Boum-Boum !…

Il comprit alors ce que désirait la petite.

Ce client était précisément un des employés du cirque. D’un bond, il fut aux écuries. C’était l’heure de la répétition, et trouvant le Clown qui, en costume de ville, patiemment dressait un jeune cochon de lait dont l’exhibition était déjà annoncée, il l’emmena chez le coiffeur après l’avoir rapidement mis au courant.

Quand le Clown pénétra dans l’arrière-boutique où déjà râlait l’enfant, un éclair de joie illumina la face pâle delà petite.

Elle avait reconnu celui dont elle avait tant rêvé.

Mais bientôt cette joie éphémère disparaissait, et secouant tristement la tête, l’enfant fit signe que ce n’était pas ainsi qu’elle voulait voir une dernière fois le Clown, qui l’avait si profondément impressionnée qu’elle en mourait.

Et de ses doigts amaigris elle s’efforçait de se faire comprendre en touchant la redingote correcte de Boum-Boum, et en repoussant faiblement celui qui la portait.

Alors le Clown devina…

Il sortit en courant, après avoir fait à l’enfant un signe qui la rassura. L’espoir vint colorer délicieusement son agonie. Et croisant ses petites mains elle attendit, confiante et reposée.

Un quart d’heure après, l’artiste entrant dans la boutique se débarrassait vivement du grand paletot boutonné jusqu’au haut qui l’enveloppait, jetait son chapeau de feutre, et apparaissait avec le maillot violet émaillé de fleurs d’argent, la perruque rousse hérissée, et la face badigeonnée — en tenue de représentation, enfin.

L’enfant eut un mouvement de joie indicible.

Elle fit un effort pour écarter ses deux mains et applaudir comme autrefois, durant les belles soirées du cirque, mais elle n’en eut pas la force.

Elle ne put que sourire avec reconnaissance au Clown, qui, devant ce lit où la mort avait déjà allongé sa griffe, se mit à cabrioler, à pirouetter et à gambader avec sa dextérité et sa souplesse merveilleuses.

Au milieu d’un dernier saut de carpe, il s’arrêta brusquement, l’élan brisé, le regard effaré : les yeux de la petite Berthe ardemment fixés sur lui s’étaient tout à coup voilés. L’enfant était morte, la joie au cœur et le sourire sur les lèvres.

Et le Clown, essuyant une larme qui roulait sur sa joue fardée, reboutonna son paletot en hâte, et après avoir renfoncé sa perruque soyeuse sous son feutre mou, sortit pour pouvoir pleurer à l’aise sur le boulevard extérieur.

Edmond Lepelletier.