Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/100

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— Pourquoi restes-tu ici ? lui demanda le vieillard. Ce n’est pas de ce côté que la procession apparaîtra. Viens avec moi, tu pourras voir ma fille qui va sortir du couloir de la nuit.

Ces paroles du pauvre fou frappèrent Raymond, d’autant que de nombreux groupes d’Indiens passaient maintenant dans la rue, suivant tous la même direc­tion. Le vieillard lui dit encore : « Viens avec eux. Tu vois, ils vont tous à la pro­cession de l’Épouse du Soleil ! » Raymond se leva et le suivit. Dans son horrible situation qui n’était comparable à rien de ce qui pût être imaginé de raisonnable dans le monde actuel civilisé, il finissait par trouver tout naturel qu’il se laissât diriger par un fou. Le vieillard, en mar­chant, lui disait : « Je te connais bien. Tu es venu dans le pays pour voir l’Épouse du Soleil. Tu t’es même déguisé en Indien pour cela, mais c’est bien inutile, tu n’as qu’à venir avec moi, tu la verras, l’Épouse du Soleil ! Je suis celui qui connaît le mieux Cuzco et la province, par dessus et par dessous. J’ai vécu dix ans dans les sou­terrains. Quand je ne suis pas dans les souterrains, je fais visiter la ville aux étrangers. Et je les conduis à toutes les étapes que parcourait autrefois l’Épouse du Soleil avant d’être réunie au Soleil dans le temple de la mort, qui est aussi, bien entendu, le temple du Soleil, mais par en dessous. Tu verras, c’est très curieux !… Aujourd’hui, ce sera même plus curieux que la dernière fois, parce que, la dernière fois, ils étaient obligés de se cacher et les processions n’avaient lieu que dans les couloirs de la nuit, mais aujourd’hui, ils sont les maîtres par-dessus comme par-dessous ; Huayna Capac, le roi mort, osera regarder une fois encore le Soleil vivant. Et ils se promèneront dans les rues de la ville. Si tu ne sais pas cela, c’est que tu n’écoutes pas ce qui se dit autour de toi. Où sont tes compagnons ? J’aurais pu leur faire visiter la ville à eux aussi ! et leur faire suivre les étapes, aussi. Et, tu sais, je n’aurais pas demandé plus cher. Quelques centavos me font vivre pendant des semai­nes. Les aubergistes le savent bien qui me confient leurs étrangers pour la visite de la ville et nul ne la connaît mieux que moi. Tu es venu pour les fêtes de l’Interaymi. Je t’ai vu pour la première fois à Mollendo, puis, à côté de la maison du Rio Chili, à Arequipa, puis devant la Mai­son du Serpent. Ce sont toutes les étapes avant les couloirs de la nuit. C’est par là, qu’il y a dix ans, ils ont conduit ma fille Maria-Christina, qui était la plus belle fille de Lima et qu’ils ont jugée digne de leur dieu. Moi, je n’étais pas prévenu. Mais, cette fois, ça ne se passera pas comme ils le croient. Quand j’ai vu revenir les fêtes de l’Interaymi, je me suis dit : « Orellana, il faut prendre tes précautions ! Et je les ai prises, ma parole. Viens, j’entends le bruit des flûtes d’os de mort ! »



LE CORTÈGE DE
L’INTERAYMI


Il lui fit traverser tout Cuzco. Et Raymond ne voyait rien de l’antique Cuzco cyclopéen sur lequel est construit le Cuzco mo­derne ; il passait au milieu de cette ville prodigieuse qui fut élevée, sans doute, par des géants ou par des dieux, car les blocs de granit et de porphyre dont elle est faite, n’ont pas bougé depuis qu’une force inconnue aux hommes de notre temps les a amenés là. Et ils ne bougeront jamais, et ils mourront avec la terre, cependant que le souffle du ciel ou le tremblement des monts aura depuis longtemps fait dispa­raître les petites bâtisses des conqui­stadors. Il passait aveugle au milieu de ces effarants vestiges du passé. Il marchait, suivant la foule, suivant le vieillard qui le conduisait à une nouvelle étape du martyre de Marie-Thérèse.

Ils sortirent de la ville, et Orellana, le prenant par la main, comme il eût fait d’un enfant, lui fit gravir un monticule appelé, en quichua, qquisillo Hungu-Ina (l’endroit où danse le singe). Là, ils durent gravir un des blocs granitiques sculptés et transformés par les travailleurs incas en terrasses, en galeries, en marches géantes. D’innombrables Indiens couvraient déjà ces pentes surnaturelles et tous avaient les regards tournés vers le Sacsay-Huaynam, la colline de pierre, le fort cyclopéen, pre­mier témoin de la grandeur des Anciens Ages. Sa longueur dépasse mille pieds et il possède trois murs d’enceinte montant les uns au-dessus des autres et creusés de niches où, ce jour-là, comme autrefois, s’abritaient les sentinelles.

Tous les yeux étaient donc tournés vers le Sacsay-Huaynam, et tous les yeux, sur le Sacsay-Huaynam, regardaient l’Intihuatana, qui est le pilier où l’on attache le Soleil !

Orellana, de sa voix cassée, expliquait comme un guide qui ne saurait perdre l’habitude d’expliquer : « Vous voyez,