Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/76

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reste, à être frappé, assassiné par derrière. Soudain la parole zézayante et douce du dictateur le surprit et l’arrêta :

— Ne vous en allez pas encore, Monsieur le marquis, je ne puis rien pour vous, mais je peux au moins vous donner un bon conseil.

Christobal se retourna ; l’autre de la main lui faisait signe de s’asseoir. Mais le marquis attendait. Il avait déjà perdu trop de minutes précieuses avec cet homme : « Parlez, Monsieur ! lui dit-il, le temps passe ! »

— Avez-vous de l’argent ? demanda brusquement Garcia.

— De l’argent ? pourquoi faire !… pour… Il allait dire : « pour vous payer »… mais il n’acheva pas sa phrase sur un coup d’œil suppliant de Natividad qui lui faisait des signes d’apaisement derrière le dictateur. Celui-ci s’aperçut que l’on jouait la pantomime derrière lui et se retourna, aperçut Natividad, le prit par le bras et le fit sortir sans autre explication. La porte refermée, il alla s’asseoir à une petite table recouverte de paperasses, posa les coudes sur cette table, laissa retomber sa lourde tête dans la coupe de ses deux mains énormes et prononça ces mots, d’affilée, à mi-voix, sans regarder le marquis qui était resté debout, méfiant :



LA TOUTE-PUISSANCE
D’OVIEDO RUNTU


— Je ne puis rien, moi, contre les punchos rouges ni contre les mammaconas. Vous avez entendu mon ministre de la guerre tout à l’heure ! L’endroit où ces prêtres, où ces prêtresses passent, la maison qu’ils habitent sont sacrés. Ils traînent avec eux des reliques et les stigmates de leur Atahualpa. Vous venez me dire qu’ils ont également avec eux vos deux enfants prisonniers ! Rien ne me le prouve ! et rien ne peut me le prouver, attendu que cette preuve il m’est impossible, il m’est défendu d’aller la chercher. Eh bien ! cependant, j’admets avec vous que ce soit l’horrible vérité. Raisonnez avec moi ! Qui est-ce qui garde vos enfants ? Vous me répondez : vos soldats ! C’est faux ! moi, je ne suis pour rien dans tout cela ! Qui les a mis là ? C’est Oviedo Runtu, ce sont les soldats d’Oviedo Runtu. Qui est-ce qu’Oviedo Runtu ? Vous l’avez sans doute rencontré à Lima, vous avez peut-être eu affaire à lui ? Vous vous dites : C’est un commis de la banque franco-belge ! Moi, je réponds : oui, oui et non… c’est un commis de banque, mais c’est aussi celui auquel obéissent actuellement tous les Indiens quichuas, civils et militaires. C’est extraordinaire, mais c’est ainsi. Cet Indien qui se fait habiller chez un tailleur à la mode de Lima, ce quichua a appris à lire, à écrire, à compter, il s’est contraint à gagner sa vie comme un humble employé, mais, en somme, à faire un métier de civilisé. Pendant ce temps il a vécu chez nous, avec nous, s’est mêlé à nos affaires, à nos mœurs, nous a étudiés, s’est rendu compte du mécanisme de nos institutions financières, base de tout bon gouvernement et sa force. Il gagne deux cents soles par mois derrière un comptoir et il est peut-être roi ; je n’en sais rien ! Mais c’est bien possible !… En tout cas, il a rêvé la régénération de sa race et le bouleversement du Pérou, à son profit ; tous les chefs quichuas et aïmaras sont ses serviteurs. Huascar, que vous avez eu chez vous, est son bras droit ! Au moment où, moi, je soulevais la province d’Arequipa pour mon compte, Huascar est venu me trouver de la part d’Oviedo Runtu et m’a offert son alliance. Et je n’ai pas pu la refuser !… Et je marche la main dans la main avec Oviedo Runtu parce que je ne puis pas faire autrement !… M’avez-vous compris, maintenant, Monsieur le marquis ?… Ce n’est pas moi qui vous gêne dans cette affaire ! C’est Oviedo Runtu !… Vous le trouvez devant vous comme je l’ai trouvé devant moi !… Et je le regrette pour vous, croyez-le bien, autant que pour moi !

— C’est lui, en effet, qui a tout conduit, qui a préparé le rapt de ma fille et qui l’a exécuté avec les punchos rouges !

— Vous voyez bien !… ne faites donc pas retomber le poids d’une affaire aussi abominable sur la tête d’un homme qui a rêvé de mettre le Pérou à la tête des nations civilisées de l’Amérique du Sud !… Momentanément, j’ai les mains liées par cet homme !… mais on s’expliquera, et je vous prie de croire que j’aurai le dernier mot, car, au fond, malgré son complet veston de chez Zaratte, c’est un sauvage… sauvage, il commande à des sauvages et avec des moyens naturellement destinés à frapper leur imagination. L’Interaymi, dont nous entendons ordinairement si peu parler, dans nos milieux, a été préparée cette année d’une façon exceptionnelle. Oviedo a pu promettre à ses congénères une belle proie, une belle victime !… Avec les mœurs de nos quichuas, de nos Incas (car il ne faut pas nous le dissimuler, nous