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JALOUSIE

de mon salut, qu’il était impossible d’y faire tenir plus de choses. On ne cessa de trouver toutes les qualités à ce salut, sans mentionner toutefois celle qui avait paru la plus précieuse, à savoir qu’il avait été discret, et on ne cessa pas non plus de me faire des compliments dont je compris qu’ils étaient encore moins une récompense pour le passé qu’une indication pour l’avenir, à la façon de celle délicatement fournie à ses élèves par le directeur d’un établissement d’éducation à ses élèves : « N’oubliez pas, mes chers enfants, que ces prix sont moins pour vous que pour vos parents, afin qu’ils vous renvoient l’année prochaine. » C’est ainsi encore que Mme de Marsantes, quand quelqu’un d’un monde différent entrait dans son milieu, ne cessait de vanter les gens discrets « qu’on trouve quand on va les chercher et qui se font oublier le reste du temps », comme on prévient sous une forme indirecte un domestique qui sent mauvais, que l’usage des bains est parfait pour la santé.

Pendant que, avant même qu’elle fût entrée, je causais avec M. de Guermantes, j’entendis une voix d’une sorte qu’à l’avenir je devais toujours discerner. C’était, dans le cas particulier, celle de M. de Vaugoubert causant avec M. de Charlus. Un clinicien n’a même pas besoin que le malade en observation soulève sa chemise, il n’a pas besoin d’écouter la respiration, la voix suffit. Combien de fois plus tard fus-je frappé dans un salon par l’intonation ou le rire de tel homme, qui pourtant copiait exactement le langage de sa profession ou les manières de son milieu, affectant une distinction sévère, ou une familière grossièreté, mais dont la voix fausse me suffisait pour me dire : « C’est un Charlus », d’appliquer mon oreille exercée, comme le diapason d’un accordeur. À ce moment tout le personnel d’une ambassade passait, lequel salua M. de Charlus. Bien que ma