Page:Locke - Essai sur l’entendement humain.djvu/27
jet à la colere. Mais ces accès ne lui duroient pas long-tems. S’il conſervoit quelque reſſentiment, ce n’étoit que contre lui-même, pour s’être laiſſé aller à une paſſion ſi ridicule, & qui, comme il avoit accoûtumé de le dire, peut faire beaucoup de mal, mais n’a jamais fait aucun bien. Il ſe blâmoit lui-même de cette foibleſſe. Sur quoi il me ſouvient que deux ou trois ſemaines avant ſa mort, comme il étoit aſſis dans un Jardin à prendre l’air par un beau Soleil, dont la chaleur lui plaiſoit beaucoup, & qu’il mettoit à profit en faiſant tranſporter ſa chaiſe vers le Soleil à meſure qu’elle ſe couvroit d’ombre, nous vinmes à parler d’Horace, je ne ſai à quelle occaſion, & je rappellai ſur cela ces vers où il dit de lui-même qu’il étoit
—--—--—-- Solibus aptum ;
Iraſci celerem tamen ut placabilis eſſem.
M. Locke n’approuvoit pas non plus ces Ecrivains qui ne travaillent qu’à détruire, ſans rien établir eux-mêmes. « Un bâtiment , diſoit-il, leur déplait. Ils y trouvent de grands défauts : qu’ils le renverſent, à la bonne heure, pourvû qu’ils tâchent d’en élever un autre à la place, s’il eſt possible ».
Il conſeilloit qu’après qu’on a médité quelque choſe de nouveau, on le jettât au plûtôt ſur le papier, pour en pouvoir mieux juger en le voyant tout enſemble ; parce que l’Eſprit humain n’eſt pas capable de retenir clairement une longue ſuite de conſéquences, & de voir nettement le rapport de quantité d’idées differentes. D’ailleurs il arrive ſouvent, que ce qu’on avoit le plus admiré, à le conſiderer en gros & d’une maniére confuſe, paroît ſans conſiſtence & tout-à-fait inſoûtenable dès qu’on en voit diſtinctement toutes les parties.
M. Locke conſeilloit auſſi de communiquer toûjours ſes penſées à quelque Ami, ſur-tout ſi l’on ſe propoſoit d’en faire part au Public ; & c’eſt ce qu’il obſervoit lui-même très-religieuſement. Il ne pouvoit comprendre, qu’un Etre d’une capacité auſſi bornée que l’Homme, auſſi ſujet à l’Erreur, eût la confiance de négliger cette précaution.
Jamais homme n’a mieux employé ſon tems que M. Locke. Il y paroît par les Ouvrages qu’il a publiez lui-même ; & peut-être qu’on en verra un jour de nouvelles preuves, Il a paſſé les quatorze ou quinze derniéres an-