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LIVRE PREMIER

Rien, si ce n’est un corps, ne touche et n’est touché.

L’onde humecte le linge au rivage attaché.
Qu’on l’étende au soleil : l’eau s’est évaporée ;
Quel œil en a pu voir la sortie et l’entrée ?
Tant l’air a divisé les parcelles de l’eau !
Avec l’aide du temps le doigt use l’anneau,
Et la goutte finit par entamer la pierre ;
Le fer tranchant s’émousse au contact de la terre ;
Sous un effort caché le soc va décroissant.
La dalle du chemin cède au pied du passant.
Le dieu que l’on salue aux portes de la ville
Sur sa main voit grandir l’empreinte indélébile
D’innombrables baisers qui mordent son airain.
Le déchet est palpable, évident. Mais le grain
Ténu que chaque instant d’une forme détache,
L’envieuse Nature à nos regards le cache.
L’accroissement subtil et régulier des corps
De l’œil le plus perçant déroute les efforts.
Qui jamais surprendra l’atome qui délaisse
Les contours amoindris par la maigre vieillesse, 340
Ou bien ce qu’aux rochers pendants au bord des eaux
Enlève chaque jour le sel rongeur des flots !
La Nature agit donc par des corps invisibles.

Mais tout n’est pas formé que d’éléments sensibles,
Il existe du vide, et cette vérité
Va fixer ton esprit par le doute agité ;
Et, du monde à tes yeux éclairant la science,
Elle m’assure enfin ta pleine confiance.