Page:Marivaux - Théâtre, vol. II.djvu/15

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LUCILE.

Je te dis que mon parti est pris, et je veux que tu la portes. Est-ce que tu crois que je me pique d’être plus indifférente qu’une autre ? Non, je ne me vante point de cela, et j’aurais tort de le faire, car j’ai l’âme tendre, quoique naturellement vertueuse : et voilà pourquoi le mariage serait une très mauvaise condition pour moi. Une âme tendre est douce, elle a des sentiments, elle en demande ; elle a besoin d’être aimée, parce qu’elle aime ; et une âme de cette espèce-là entre les mains d’un mari n’a jamais son nécessaire.

LISETTE.

Oh ! dame, ce nécessaire-là est d’une grande dépense, et le cœur d’un mari s’épuise.

LUCILE.

Je les connais un peu, ces messieurs-là ; je remarque que les hommes ne sont bons qu’en qualité d’amants, c’est la plus jolie chose du monde que leur cœur, quand l’espérance les tient en haleine ; soumis, respectueux et galants, pour le peu que vous soyez aimable avec eux, votre amour-propre est enchanté ; il est servi délicieusement ; on le rassasie de plaisirs, folie, fierté, dédain, caprices, impertinences, tout nous réussit, tout est raison, tout est loi ; on règne, on tyrannise, et nos idolâtres sont toujours à nos genoux. Mais les épousez-vous, la déesse s’humanise-t-elle, leur idolâtrie finit où nos bontés commencent. Dès qu’ils sont heureux, les ingrats ne méritent plus de l’être.

LISETTE.

Les voilà.

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