Page:Molière - Édition Louandre, 1910, tome 2.djvu/182

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Alceste
Que la plaisanterie est de mauvaise grâce !



Philinte
Mais, sérieusement, que voulez-vous qu’on fasse ?



Alceste
35Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur

On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.


Philinte
Lorsqu’un homme vous vient embrasser avec joie,

Il faut bien le payer de la même monnoie,
Répondre, comme on peut, à ses empressements,
40Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.


Alceste
Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode

Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
45Ces affables donneurs d’embrassades frivoles[1],
Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles,
Qui de civilités avec tous font combat,
Et traitent du même air l’honnête homme et le fat.
Quel avantage a-t-on qu’un homme vous caresse,
50Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
Et vous fasse de vous un éloge éclatant,
Lorsque au premier faquin il court en faire autant ?
Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située
Qui veuille d’une estime ainsi prostituée ;
55Et la plus glorieuse a des régals peu chers
Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers :
Sur quelque préférence une estime se fonde,
Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez dans ces vices du temps,
60Morbleu ! vous n’êtes pas pour être de mes gens ;

  1. M. Saint-Marc Givardin, à propos de ces vers, a remarqué que Molière paraît s’être souvenu d’un passage de la Mère coquette de Quinault, jouée deux ans avant le Misanthrope. Voici le passage de Quinault :

    Estimez-vous beaucoup l’air dont vous affectez
    D’estropier les gens par vos civilités,
    Ces compliments de main, ces rudes embrassages,
    Ces saluts qui font peur, ces bonjours à gourmades ?
    Ne reviendrez-vous point de toutes ces façons ?