Page:Molière - Édition Louandre, 1910, tome 2.djvu/184

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Et je vais n’épargner personne sur ce point.
Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville
90Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la bile ;
J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font ;
Je ne trouve partout que lâche flatterie,
Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie ;
95Je n’y puis plus tenir, j’enrage ; et mon dessein
Est de rompre en visière à tout le genre humain.


Philinte
Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage.

Je ris des noirs accès où je vous envisage,
Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris,
100Ces deux frères que peint l’École des maris,
Dont…


Alceste
Dont… Mon Dieu ! laissons là, vos comparaisons fades.



Philinte
Non : tout de bon, quittez toutes ces incartades.

Le monde par vos soins ne se changera pas :
Et puisque la franchise a pour vous tant d’appas,
105Je vous dirai tout franc que cette maladie,
Partout où vous allez donne la comédie ;
Et qu’un si grand courroux contre les mœurs du temps
Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.


Alceste
Tant mieux, morbleu ! tant mieux, c’est ce que je demande.

110Ce m’est un fort bon signe, et ma joie en est grande.
Tous les hommes me sont à tel point odieux,
Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux.


Philinte
Vous voulez un grand mal à la nature humaine.



Alceste
Oui, j’ai conçu pour elle une effroyable haine[1].



Philinte
115Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,

Seront enveloppés dans cette aversion ?

  1. Ce n’est pas des hommes qu’Alceste est ennemi, mais de la méchanceté des uns, et du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S’il n’y avait ni fripons ni flatteurs, il aimerait tout le genre humain. Il n’y a pas un homme de bien qui ne soit misanthrope en ce sens…
    (Jean-Jacques Rousseau.)