Page:Montesquieu - Lettres persanes II, 1873.djvu/119

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des plaisirs solitaires ; admirée d’une troupe brillante, ou bien aimée d’un amant éperdu. Souvent elle quittait le palais enchanté pour aller dans une grotte champêtre ; les fleurs semblaient naître sous ses pas, et les jeux se présentaient en foule au-devant d’elle.

"Il y avait plus de huit jours qu’elle était dans cette demeure heureuse, que, toujours hors d’elle-même, elle n’avait pas fait une seule réflexion : elle avait joui de son bonheur sans le connaître, et sans avoir eu un seul de ces moments tranquilles où l’âme se rend, pour ainsi dire, compte à elle-même, et s’écoute dans le silence des passions.

"Les bienheureux ont des plaisirs si vifs qu’ils peuvent rarement jouir de cette liberté d’esprit. C’est pour cela qu’attachés invinciblement aux objets présents, ils perdent entièrement la mémoire des choses passées et n’ont plus aucun souci de ce qu’ils ont connu ou aimé dans l’autre vie.

"Mais Anaïs, dont l’esprit était vraiment philosophe, avait passé presque toute sa vie à méditer ; elle avait poussé ses réflexions beaucoup plus loin qu’on n’aurait dû l’attendre d’une femme laissée à elle-même. La retraite austère que son mari lui avait fait garder ne lui avait laissé que cet avantage. C’est cette force d’esprit qui lui avait fait mépriser la crainte dont ses compagnes étaient frappées, et la mort, qui devait être la fin de ses peines et le commencement de sa félicité.

"Ainsi elle sortit peu à peu de l’ivresse des plaisirs, et s’enferma seule dans un appartement de son palais. Elle se laissa aller à des réflexions bien douces sur sa condition passée et sur sa félicité présente ; elle ne put s’empêcher de s’attendrir sur le malheur de ses compagnes : on est sensible à

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