Page:Nietzsche - Le Cas Wagner (trad. Halévy et Dreyfus).djvu/31
17 LE CAS WAGNER
se nicher dans une âme étrangère, — ah ! que cela coûte toujours cher à l’hôte! On sait quel fut le sort de Goethe en Allemagne, cette vieille mijaurée puritaine. Il fut toujours un scandale pour les Allemands, il n’eut d’admiratrices sincères que parmi les Juives. Schiller, le «noble» Schiller, qui leur rebattait les oreilles avec de grands mots, — celui- là était selon leur coeur. Que reprochaient-ils donc à Gœthe ? Le Montagne de Vénus et ses Epigrammes vénitiennes. Déjà Klopstock lui fit un sermon; il y eut un temps où Herder, lorsqu’il parlait de Gœthe, se délectait à prononcer le mot «Priape». La seule valeur de Wilhelm Meister lui - même était celle d’un symptôme de la décadence, d’une banqueroute morale. La «Ménagerie des animaux apprivoisés», l’«infamie» du héros exaspérait Niebuhr par exemple : il finit par laisser échapper une lamentation que Biterolf1 aurait pu psalmodier : « Rien ne produit aussi facilement une impression plus douloureuse, que de voir un grand esprit se couper les ailes et mettre sa virtuosité au service d’un objet infime, renonçant
1 Personnage du Tannhoeuser.