Page:Platon - Œuvres complètes, Les Belles Lettres, tome I.djvu/182

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Socrate. — Eh bien, je suis justement, moi, celui qui ne te quitte pas, celui qui demeure quand le corps perd sa fleur et quand les autres s’éloignent.

Alcibiade. — Cela est bien, Socrate ; je souhaite que tu ne me quittes pas.

Socrate. — Aie donc à cœur d’être aussi beau que possible.

Alcibiade. — Oui, j’aurai cela à cœur.

e Socrate. — Car voici ce qui en est : il n’y a eu et il n’y a personne, à ce qu’il semble, qui ait été ni qui soit amoureux d’Alcibiade, fils de Clinias, sauf un seul homme, dont il faut te contenter, qui est Socrate, fils de Sophronisque et de Phainarète.

Alcibiade. — C’est la vérité.

Socrate. — Ne disais-tu pas que je t’avais prévenu de peu, car tu allais venir à moi le premier, pour savoir par quel motif, seul, je ne te quitte pas ?

Alcibiade. — Telle était bien ma pensée.

Socrate. — Pourquoi, sinon parce que seul j’étais amoureux de toi, tandis que les autres l’étaient de ce qui est à toi ? or ce qui est à toi se fane aujourd’hui, toi au contraire tu com-432 mences à fleurir. Aussi dorénavant, si tu ne te laisses pas corrompre par le peuple athénien, si tu ne perds pas ta beauté, sois sûr que je ne t’abandonnerai pas. Ce que je crains surtout, vois-tu bien, c’est que, devenu amoureux du peuple, tu ne te gâtes. Cela est arrivé déjà à beaucoup d’hommes de valeur parmi nous. Car « le peuple d’Erechtée au grand cœur » a des dehors charmants[1] ; mais il faut le dévêtir pour voir ce qu’il est. Prends donc les précautions que je te conseille.

Alcibiade. — Lesquelles ?

b Socrate. — Exerce-toi d’abord, mon jeune ami, apprends ce qu’il faut savoir pour se mêler de politique, et jusque-là abstiens-t’en, veille à te pourvoir de contre-poisons avant de te risquer, pour qu’il ne t’arrive rien de fâcheux.

Alcibiade. — Il me semble que tu as raison, Socrate. Tâche donc de m’expliquer par quelle méthode nous pourrions prendre soin de nous-mêmes.

  1. « Le peuple d’Érechtée au grand cœur qu’Athéné a élevé », vers de l’Iliade (II, 547), qui fait allusion à la légende du héros athénien Érechtée et à son éducation.