Page:Proust - À la recherche du temps perdu édition 1919 tome 5.djvu/201

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elle. — Je n’en ai jamais douté un seul instant », s’écria Andrée d’un ton amer, pendant que son regard grandi et altéré par le mécontentement se rattachait à je ne sais quoi d’invisible. Ces paroles d’Andrée ne constituaient pas l’exposé le plus ordonné d’une pensée qui peut se résumer ainsi : « Je sais bien que vous aimez Albertine et que vous faites des pieds et des mains pour vous rapprocher de sa famille. » Mais elles étaient les débris informes et reconstituables de cette pensée que j’avais fait exploser, en la heurtant, malgré Andrée. De même que le « justement », ces paroles n’avaient de signification qu’au second degré, c’est-à-dire qu’elles étaient celles qui (et non pas les affirmations directes) nous inspirent de l’estime ou de la méfiance à l’égard de quelqu’un, nous brouillent avec lui.

Puisque Andrée ne m’avait pas cru quand je lui disais que la famille d’Albertine m’était indifférente, c’est qu’elle pensait que j’aimais Albertine. Et probablement n’en était-elle pas heureuse.

Elle était généralement en tiers dans mes rendez-vous avec son amie. Cependant il y avait des jours où je devais voir Albertine seule, jours que j’attendais dans la fièvre, qui passaient sans rien m’apporter de décisif, sans avoir été ce jour capital dont je confiais immédiatement le rôle au jour suivant, qui ne le tiendrait pas davantage ; ainsi s’écroulaient l’un après l’autre, comme des vagues, ces sommets aussitôt remplacés par d’autres.

Environ un mois après le jour où nous avions joué au furet, on me dit qu’Albertine devait partir le lendemain matin pour aller passer quarante-huit heures chez Mme Bontemps, et qu’obligée de prendre le train de bonne heure, elle viendrait coucher la veille au Grand-Hôtel, d’où avec l’omnibus elle pourrait, sans déranger les amies chez qui elle habitait, prendre le premier train. J’en parlai à Andrée. « Je ne le crois pas du tout, me répondit Andrée d’un air mécontent.