Page:Proust - La Prisonnière, tome 1.djvu/168

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ces deux jours Albertine, alarmée que le chauffeur m’eût parlé, s’était soumise, avait fait la paix avec lui. Ce soupçon ne me vint même pas. Il est certain que ce récit du mécanicien, en m’ôtant toute crainte qu’Albertine m’eût trompé, me refroidit tout naturellement à l’égard de mon amie et me rendit moins intéressante la journée qu’elle avait passée à Versailles. Je crois pourtant que les explications du chauffeur, qui, en innocentant Albertine, me la rendaient encore plus ennuyeuse, n’auraient peut-être pas suffi à me calmer si vite. Deux petits boutons que, pendant quelques jours, mon amie eut au front réussirent peut-être mieux encore à modifier les sentiments de mon cœur. Enfin ceux-ci se détournèrent encore plus d’elle (au point de ne me rappeler son existence que quand je la voyais) par la confidence singulière que me fit la femme de chambre de Gilberte, rencontrée par hasard. J’appris que, quand j’allais tous les jours chez Gilberte, elle aimait un jeune homme qu’elle voyait beaucoup plus que moi. J’en avais eu un instant le soupçon à cette époque, et même j’avais alors interrogé cette même femme de chambre. Mais comme elle savait que j’étais épris de Gilberte, elle avait nié, juré que jamais Mlle Swann n’avait vu ce jeune homme. Mais maintenant, sachant que mon amour était mort depuis si longtemps, que depuis des années j’avais laissé toutes ses lettres sans réponse — et peut-être aussi parce qu’elle n’était plus au service de la jeune fille — d’elle-même elle me raconta tout au long l’épisode amoureux que je n’avais pas su. Cela lui semblait tout naturel. Je crus, me rappelant ses serments d’alors, qu’elle n’avait pas été au courant. Pas du tout, c’est elle-même, sur l’ordre de Mme Swann, qui allait prévenir le jeune homme dès que celle que j’aimais était seule. Que j’aimais alors… Mais je me demandai si mon amour d’autrefois était aussi