Page:Proust - La Prisonnière, tome 1.djvu/21

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Sévigné, il y avait le souvenir de ma grand’mère. Maman m’écrivait : « Mme Sazerat nous a donné un de ces petits déjeuners dont elle a le secret et qui, comme eût dit ta pauvre grand’mère, en citant Mme de Sévigné, nous enlèvent à la solitude sans nous apporter la société. » Dans mes premières réponses, j’eus la bêtise d’écrire à maman : « À ces citations, ta mère te reconnaîtrait tout de suite. » Ce qui me valut, trois jours après, ce mot : « Mon pauvre fils, si c’était pour me parler de ma mère tu invoques bien mal à propos Mme de Sévigné. Elle t’aurait répondu comme elle fit à Mme de Grignan : « Elle ne vous était donc rien ? Je vous croyais parents. »

Cependant, j’entendais les pas de mon amie qui sortait de sa chambre ou y rentrait. Je sonnais, car c’était l’heure où Andrée allait venir avec le chauffeur, ami de Morel et fourni par les Verdurin, chercher Albertine. J’avais parlé à celle-ci de la possibilité lointaine de nous marier ; mais je ne l’avais jamais fait formellement ; elle-même, par discrétion, quand j’avais dit : « Je ne sais pas, mais ce serait peut-être possible », avait secoué la tête avec un mélancolique sourire disant : « Mais non, ce ne le serait pas », ce qui signifiait : « Je suis trop pauvre. » Et alors, tout en disant : « Rien n’est moins sûr », quand il s’agissait de projets d’avenir, présentement je faisais tout pour la distraire, lui rendre la vie agréable, cherchant peut-être aussi, inconsciemment, à lui faire par là désirer de m’épouser. Elle riait elle-même de tout ce luxe. « C’est la mère d’Andrée qui en ferait une tête de me voir devenue une dame riche comme elle, ce qu’elle appelle une dame qui a « chevaux, voitures, tableaux ». Comment ? Je ne vous avais jamais raconté qu’elle disait cela ? Oh ! c’est un type ! Ce qui m’étonne, c’est qu’elle élève les tableaux à la dignité des chevaux et des voitures. » On verra plus tard que, malgré les habitudes de parler stupides