Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/47

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quelquefois dîner avec son mari, que Mme Verdurin appelait un tiède, parce qu’il n’introduisait pas le procès en révision, mais qui, fort intelligent, et heureux de se créer des intelligences dans tous les partis, était enchanté de montrer son indépendance en dînant avec Labori, qu’il écoutait sans rien dire de compromettant, mais glissant au bon endroit un hommage à la loyauté, reconnue dans tous les partis, de Jaurès. Mais le baron avait également proscrit quelques dames de l’aristocratie avec lesquelles Mme Verdurin était, à l’occasion de solennités musicales, de collections, de charité, entrée récemment en relations et qui, quoi que M. de Charlus pût penser d’elles, eussent été, beaucoup plus que lui-même, des éléments essentiels pour former chez Mme Verdurin un nouveau noyau, aristocratique celui-là. Mme Verdurin avait justement compté sur cette fête, où M. de Charlus lui amènerait des femmes du même monde, pour leur adjoindre ses nouvelles amies, et avait joui d’avance de la surprise qu’elles auraient à rencontrer quai Conti leurs amies ou parentes invitées par le baron. Elle était déçue et furieuse de son interdiction. Restait à savoir si la soirée, dans ces conditions, se traduirait pour elle par un profit ou par une perte. Celle-ci ne serait pas trop grave si, du moins, les invitées de M. de Charlus venaient avec des dispositions si chaleureuses pour Mme Verdurin qu’elles deviendraient pour elle les amies d’avenir. Dans ce cas, il n’y aurait que demi-mal, et un jour prochain, ces deux moitiés du grand monde, que le baron avait voulu tenir isolées, on les réunirait, quitte à ne pas l’avoir, lui, ce soir-là. Mme Verdurin attendait donc les invitées du baron avec une certaine émotion. Elle n’allait pas tarder à savoir l’état d’esprit où elles venaient et les relations que la Patronne pouvait espérer avoir avec elles. En attendant, Mme Verdurin se consultait avec les fidèles,