Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/54

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m’a semblé tout à fait sympathique. Elle m’a appelé très gracieusement ma voiture, j’aurais volontiers prolongé la conversation. — Oui, mais je la crois tout à fait hostile, et puis ça fait des façons ; vous qui aimez que les choses réussissent du premier coup, vous seriez dégoûté. Du reste, je sais qu’il n’y a rien à faire, un de mes amis a essayé. — C’est regrettable, j’avais trouvé le profil très fin et les cheveux superbes. — Vraiment vous trouvez ça si bien que ça ? Je crois que si vous l’aviez vue un peu plus, vous auriez été désillusionné. Non, c’est au buffet qu’il y a encore deux mois vous auriez vu une vraie merveille, un grand gaillard de deux mètres, une peau idéale, et puis aimant ça. Mais c’est parti pour la Pologne. — Ah ! c’est un peu loin. — Qui sait ? ça reviendra peut-être. On se retrouve toujours dans la vie. » Il n’y a pas de grande soirée mondaine, si, pour en avoir une coupe, on sait la prendre à une profondeur suffisante, qui ne soit pareille à ces soirées où les médecins invitent leurs malades, lesquels tiennent des propos fort sensés, ont de très bonnes manières, et ne montreraient pas qu’ils sont fous s’ils ne vous glissaient à l’oreille, en vous montrant un vieux monsieur qui passe : « C’est Jeanne d’Arc. »

« Je trouve que ce serait de notre devoir de l’éclairer, dit Mme Verdurin à Brichot. Ce que je fais n’est pas contre Charlus ; au contraire. Il est agréable, et quant à sa réputation, je vous dirai qu’elle est d’un genre qui ne peut pas me nuire ! Même moi, qui pour notre petit clan, pour nos dîners de conversation, déteste les flirts, les hommes disant des inepties à une femme dans un coin au lieu de traiter des sujets intéressants, avec Charlus je n’avais pas à craindre ce qui m’est arrivé avec Swann, avec Elstir, avec tant d’autres. Avec lui j’étais tranquille, il arrivait là à mes dîners, il pouvait y avoir toutes les femmes du monde, on était sûr que la conversation générale