Page:Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française.djvu/4

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qu’un nombre égal est à-peu-près incapable de soutenir une conversation suivie ; qu’en dernier résultat, le nombre de ceux qui la parlent purement n’excède pas trois millions ; & probablement le nombre de ceux qui l’écrivent correctement est encore moindre.

Ainsi, avec trente patois différens, nous sommes encore, pour le langage, à la tour de Babel, tandis que pour la liberté nous formons l’avant-garde des nations.

Quoiqu’il y ait possibilité de diminuer le nombre des idiômes reçus en Europe, l’état politique du globe bannit l’espérance de ramener les peuples à une langue commune. Cette conception, formée par quelques écrivains, est également hardie & chimérique. Une langue universelle est dans son genre ce que la pierre philosophale est en chimie.

Mais au moins on peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent, puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale, & qui doit être jaloux de consacrer au plutôt, dans une République une & indivisible, l’usage unique & invariable de la langue de la liberté.

Sur le rapport de son Comité de salut public, la Convention nationale décréta, le 8 pluviôse, qu’il seroit établi des instituteurs pour enseigner notre langue dans les départemens où elle est moins connue. Cette mesure, très-salutaire, mais qui ne s’étend pas à tous ceux où l’on parle patois, doit être secondée par le zèle des citoyens. La voix douce de la persuasion peut accélérer l’époque où ces idiômes féodaux auront disparu. Un des moyens les plus efficaces peut-être pour électriser les citoyens, c’est de leur prouver que la connoissance & l’usage de la langue nationale importent à la conservation de la liberté. Aux vrais républicains, il suffit de montrer le bien ; on est dispensé de le leur commander.

Les deux sciences les plus utiles & les plus négligées sont la culture de l’homme & celle de la terre : personne n’a mieux senti le prix de l’une & de l’autre que nos frères les Américains, chez qui tout le monde sait lire, écrire & parler la langue nationale.

L’homme sauvage n’est, pour ainsi dire, qu’ébauché : en Europe, l’homme civilisé est pire ; il est dégradé.

La résurrection de la France s’est opérée d’une manière imposante ; elle se soutient avec majesté : mais le retour d’un peuple à la liberté ne peut en consolider l’existence que par les mœurs & les lumières. Avouons qu’il nous reste beaucoup à faire à cet égard.

Tous les membres du souverain sont admissibles à toutes les