Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 88.djvu/282

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langage conciliant et presque complaisant que tenait au même moment le cabinet français à Saint-Pétersbourg, jeta au premier instant le désordre dans la faction dominante. On avait vu tant de fois déjà le comte de Broglie agir en dehors des ordres apparens de sa cour, et non-seulement échapper au désaveu, mais mener à bien ce qu’il entreprenait, la véhémence impérieuse de son caractère était si connue, qu’on n’osait pas lui répliquer. Le ministre de Russie cependant rassembla son courage, et lui répondit une fois avec assez d’aigreur que sa souveraine ne pouvait consentir à laisser prendre au roi de France le rôle de médiateur entre elle et les Polonais. « Ce n’est point par des raisons qu’il m’a répondu, écrivait le comte de Broglie, mais par des phrases entrecoupées qui prouvent l’impatience et l’embarras que cause ordinairement la raison qui déplaît. Il n’a pu s’empêcher de me dire que mes sollicitations en faveur des Polonais produisaient l’effet contraire à celui que j’en attendais, et pour me prouver que la France n’était pas fondée à se mêler des contestations entre la Russie et la Pologne, il m’a dit que sa cour ne s’était jamais occupée de celles qui pouvaient exister entre la France et la Suisse. Enfin il s’est laissé aller à des propos très déplacés auxquels il a ajouté la grossièreté… Le résultat de notre conversation est que, tant que les ministres du roi conserveront des relations avec les Polonais et n’abandonneront pas totalement leurs intérêts, la Russie croira que nous lui manquons absolument. S’il n’a pas dit cela en mots propres, il m’a dit l’équivalent plusieurs fois [1]. » Sans être aussi net, le comte de Brühl laissa pourtant clairement apercevoir la gêne qu’on lui causait en prêtant un corps au mécontentement des Polonais, et en troublant une intimité avec sa puissante voisine qui était aussi commode pour son souverain que fructueuse pour lui.

L’essentiel était de savoir jusqu’à quel point le comte de Broglie traduisait fidèlement les intentions de son gouvernement, et par suite jusqu’à quel degré on pouvait le laisser parler sans en tenir compte. Une occasion naturelle se présenta de s’éclairer sur ce point. Au plus fort des réclamations du comte de Broglie, on eut à Dresde la visite de l’envoyé français à Saint-Pétersbourg, le chevalier Douglas, qui s’en retournait à Paris, cédant sa place provisoire à un ambassadeur en règle. Cet agent, nous l’avons dit, avait la tête montée sur l’alliance russe, qu’il considérait comme son œuvre, et il ne fit pas difficulté d’établir, dans ses conversations tenues à tout venant, qu’à ses yeux cette précieuse conquête devait remplacer toutes les anciennes traditions de la politique française, et

  1. Le comte de Broglie à l’abbé de Bernis, 2 et 11 octobre, 1er novembre 1757. (Correspondance officielle, ministère des affaires étrangères.)