Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 88.djvu/287

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nature de celles que vous pouvez écouter suivant les principes établis, alors le ministre du roi doit les exposer au ministre russe, non en vengeur, mais en conciliateur… Vous trouverez sans doute, monsieur, que le rôle qu’on vous prescrit est bien passif dans ce moment-ci ; mais, tout ce qui compose les différentes branches du système étant prévu, le conseil de sa majesté ne demande qu’à être instruit des faits pour se régler en conséquence, adoptant vos réflexions lorsque, pour la connaissance du total, on trouvera qu’elles peuvent être suivies, et vous faire passer les ordres de sa majesté, à qui il est nécessaire de conserver un parti en Pologne à tout événement [1]. »

En sa qualité de premier commis, Tercier était chargé d’expédier, peut-être de rédiger ces dépêches, et il avait probablement eu soin d’en adoucir les termes. Craignant l’effet de ces reproches sur l’humeur irascible de l’ambassadeur, il s’efforçait d’y joindre lui-même quelques paroles encore plus pacifiantes. « De grâce, écrivait-il, ne vous chagrinez pas sur les lettres que vous recevrez à propos du comte de Brühl et du chevalier Douglas. M. l’abbé de Bernis n’a pu faire autrement. Il vous estime et vous aime, vous devez en être persuadé. Attendez les circonstances, elles peuvent changer, et alors on sentira combien on doit s’intéresser à la partie dont vous êtes chargé ; on la connaît, mais le torrent emporte de l’autre côté. Je ne serais cependant pas éloigné de penser qu’en même temps que la nécessité fait qu’on s’y livre, on juge que le torrent peut n’avoir qu’un cours passager, et qu’il faudra revenir aux anciens principes. Alors les vôtres auront leur force. Vous pouvez jouer un grand rôle, il faut que vous le jouiez. C’est d’après les ordres particuliers du roi que vous pouvez diriger votre conduite. Je tâcherai de vous les faire avoir aussi clairs et aussi précis qu’il sera possible, et d’un autre côté je m’étudierai, dans la correspondance ministérielle, à ne jamais rien mettre qui contredise ceux du roi, afin que vous soyez toujours plus à votre aise [2]. »

C’était à la fois trop et trop peu dire : trop pour contenter l’impétueux ambassadeur, et trop peu pour le contenir. Le comte de Broglie n’avait pas la moindre confiance (et il n’avait pas tort) dans le prétendu système, profondément combiné et prudemment dissimulé, auquel le ministre lui demandait de concourir sans le connaître, et de subordonner en attendant l’évidence de ses vues personnelles. Il n’en avait pas davantage dans l’appui qui pourrait lui

  1. L’abbé de Bernis au comte de Broglie, 14 octobre, 1er novembre 1757. (Correspondance officielle, ministère dès affaires étrangères.)
  2. Tercier à Broglie, 21 octobre 1757. (Correspondance secrète, ministère des affaires étrangères.)