Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 88.djvu/767

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


l’indiquent. Meyerbeer, sans le vouloir, avait un jour fait obstacle à la mise en scène du Joaillier de Saint-James. « J’apprends que le 1er décembre le théâtre doit appartenir exclusivement aux répétitions de Meyerbeer. Pour complaire à Meyerbeer, le théâtre va rester un mois ou deux sans faire le sou. Devant de telles impossibilités, j’ai tiré la révérence, et nous sommes convenus d’entrer en répétition aussitôt après la représentation de l’opéra de Meyerbeer. » En fallait-il davantage pour agacer une organisation à ce point nerveuse et susceptible ? « Je ne t’ai point parlé, je crois, de l’Étoile du Nord ; il y a de fort belles choses au second acte, quelques-unes aussi dans les autres ; mais ce n’est pas du tout renversant comme la blague voudrait nous le faire croire, et j’aimerais bien mieux avoir fait le Pré aux Clercs, la Dame blanche ou Fra Diavolo. » Étant donné le caractère du talent d’Albert Grisar, rien ne semble plus naturel que cette appréciation ; mais il y avait chez l’homme un fonds de malveillance continue. Ce M. Josse détestait carrément tous les orfèvres de la terre, et, s’il en épargnait un, c’était pour mieux pouvoir tomber sur les autres. Auber, Hérold et Boïeldieu l’aidaient à déprécier Meyerbeer, et dans son implacable dénigrement était le meilleur de son admiration. « Les recettes de Faust ont beaucoup baissé au Théâtre-Lyrique, et l’éditeur se plaint que la musique ne se vend pas. C’est la mélodie qui manque. » Rien ne lui plaisait que ses propres inspirations, et, si le sentiment de soi porté à l’excès suffisait à vous rendre heureux, son bonheur en ce monde eût été complet. Il y vécut pourtant très affligé ; les froissemens d’amour-propre, les embarras financiers, amenèrent, les troubles d’esprit ; il s’isola dans ses rancunes, son ennui, cessa d’écrire ou ne produisit plus que des œuvres sans importance, les Bégaiemens d’amour, les Douze innocentes. Un matin, on apprit qu’il était mort à Asnières dans un petit appartement qu’il occupait pendant la saison d’été, et cette disparition fut si rapide, si imprévue, que ses amis l’attribuèrent un moment au suicide. Avec lui s’éteignit le plus direct des héritiers de Grétry, de Philidor, de Monsigny. Dans cet esprit morose et chagrin, dans ce pauvre musicien consumé d’humeur noire, la gaîté française perdit son meilleur représentant. Il va sans dire que cette gaîté-là n’a rien de commun avec ce que nous entendons aujourd’hui de tous côtés, avec ce quelque chose de bête qui nous déborde. Grisar au moins reste un homme d’esprit, un musicien ; l’entrain chez lui n’exclut jamais la distinction, et c’est à sa finesse de perception, au nuancé de sa manière, qu’il doit de ne pas être populaire. Plus trivial, la vogue l’eût assurément adopté ; mais s’il est resté dans son tempérament, ne l’en louons pas trop ; peut-être, pour réussir et gagner de l’argent comme les autres, n’eût-il pas demandé mieux que de forcer son naturel. « J’aurais besoin d’une lettre de recommandation pour Bichoffsheim, qui est propriétaire de la salle de l’Athénée ; le directeur est au moment de faire faillite, et je pousse Mme Ugalde et son