Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/218

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compromettre son jugement par des conclusions précipitées. Ce qu’on désire avant tout, ce sont des renseignemens simples et d’une vérité incontestable, ne fût-ce que sur des points de détail. Ce récit n’a pas d’autre objet que de présenter au lecteur une suite d’observations dont il reconnaîtra sans peine la complète sincérité. Durant le mois terrible qui a décidé pour un jour de nos destinées, j’ai pu passer quelques semaines au milieu des deux armées de la France et de la Prusse, d’abord à la suite de nos soldats, qui accomplissaient ce mouvement tournant dont le résultat nous a été si funeste, ensuite dans ces pauvres villages des Ardennes occupés par les troupes fédérales. J’avais écrit ce que j’avais vu ; ce sont ces notes que je transcris ici. Il y a, ce me semble, quelque devoir à n’y rien changer ; le lecteur fera plus facilement la part des impressions ressenties : il sera plus indulgent pour les opinions que peut-être il ne saurait partager de tout point ; il verra mieux aussi à chaque page que ces observations sont données comme toutes personnelles, qu’à mes propres yeux elles n’ont qu’une valeur relative et doivent être contrôlées, complétées par d’autres témoignages.


I

Le 20 août, je quittais Paris pour accompagner à titre de volontaire une de nos ambulances internationales ; nous devions nous rendre à Châlons, et de là suivre étape par étape une des divisions du premier corps d’armée. Mon ami M. Chaplain, ancien pensionnaire de l’Académie de France à Rome, s’était joint à moi. Les lecteurs de la Revue connaissent les origines toutes récentes de la société internationale ; M. Cochin les a racontées ici même avec une complète autorité [1]. On ne dira jamais assez combien une pareille institution était nécessaire, et tout ce qu’elle a de véritable grandeur. C’est la loi du progrès scientifique de multiplier les instrumens de mort, et aujourd’hui ils tiennent du prodige ; mais c’est la loi du progrès moral de centupler les efforts de la charité. La lutte est au plus haut point entre l’humanité et la guerre. La guerre peut s’acharner à son œuvre, l’humanité ne se lassera pas. Contre la fureur de la destruction et de la mort, elle a institué de nos jours l’union de tous les dévoûmens sans distinction de race, de religion ou d’état. C’est là un beau triomphe ; les plus grands services que rendra cette ligue pacifique ne sont pas ceux qu’elle prodiguera sur les champs de bataille. J’étais heureux de m’associer pour ma part à la

  1. Voyez la Revue du 1er novembre.