Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 80.djvu/785

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avantageuse à M. de Schwerin qu’il ne l’aurait voulu, ne lui avait point été agréable [1]. »

Le lendemain, à la vérité, comme s’il eût craint d’avoir trop laissé voir, par la maussaderie de son langage, le fonds d’inquiétude qui le tourmentait, il prit Du Mesnil à part, l’entretint en tête-à-tête sur un ton moins hargneux, et, par momens même assez amical. Mais ce changement de ton à lui seul, et de plus quelques plaisanteries de très mauvais goût et d’étranges confidences auxquelles il s’abandonna, attestèrent encore le trouble de son esprit. « Je pris occasion de cette conversation, dit Du Mesnil, pour lui représenter avec respect combien le roi était fidèle dans l’exécution de ses engagemens et l’embarras où il m’avait mis lorsque j’avais eu l’honneur de l’approcher pour la première fois, et ensuite, lorsqu’il m’avait admis à sa table, par les discours qu’il m’avait tenus en présence de tout le monde. Il me dit : « Oubliez tout ce qui s’est passé et qu’il n’en soit plus question… Je compte sur le roi votre maître ; je ne compterais pas également sur tous ses ministres… » Il me parla ensuite de la puissance et de la grandeur d’un roi de France ; combien il se reposait sur la bonne foi et sur l’amitié du roi, qu’il était aimé de ses peuples, et que c’était une justice due au roi et à ses sujets ; et il s’étendit beaucoup sur l’estime et l’attachement qu’il a pour le roi… Il était informé des bruits qui avaient couru… Il me parla longtemps des cabales qu’il crut exister à la cour, et il s’étendit longuement sur les inconvéniens qui en résultaient : intrigues, tracasseries, soit des femmes, soit des hommes ; commerces de galanteries qui ont obtenu de grandes et de petites choses, affaires domestiques ; en un mot, il sait des détails sur tout le monde et dans tous les genres, et j’ai été fort surpris de trouver que ses connaissances s’étendaient jusqu’à moi. Il m’a fait à ce sujet la plaisanterie de me dire que je pourrais réussir auprès de la tsarine par des qualités qui ne sont pas ordinairement celles des négociateurs. Il m’a parlé même de ses propres goûts avec une franchise dont j’ai peine à revenir… On peut juger, par ce qu’il m’est permis de rapporter ici, que la conversation que j’ai eue avec ce prince a été composée d’un mélange de sujets bizarrement assortis ; mais, du côté de la confiance, de l’ouverture et de l’aisance, elle a été diamétralement opposée à ce que j’ai dû essuyer dans les propos de table… Ses idées sont fort grandes ; il ne se propose rien moins que d’écraser le fantôme de la maison d’Autriche ; ce sont ses expressions favorites. Au milieu de la confiance dont il est rempli, la méfiance perce néanmoins, et il lui est échappé

  1. Mémoire sur ce que j’ai fait auprès du roi de Prusse, par M. Du Mesnil, 12-19 septembre 1744. (Ministère des affaires étrangères. — Correspondance de Prusse.)