Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 80.djvu/787

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mieux accueillie que les conseils de son ambassadeur, et l’intendant Séchelles, accouru auprès de Fribourg pour signaler les difficultés de l’opération, ne put pas même obtenir audience. « Suis-je donc en tutelle ? s’écriait le prince avec emportement. Ne me parlez point d’attendre. Je me reproche chaque jour que je passe ici.

Si l’on me proposait de risquer ma vie dans une noble cause, j’y consentirais ; mais de mourir de chagrin dans un trou comme Francfort, c’est ce que je ne ferai pas et à quoi on ne peut me forcer. » — « Enfin, écrivait Chavigny découragé, j’y emploie inutilement le vert et le sec, rien ne peut arrêter ce fanatisme de départ : on me cache les arrangemens que l’on prend, et je m’attends qu’il va nous échapper à la sourdine [1]. »

Chavigny ne se trompait pas : le maréchal Seckendorf, qui manœuvrait toujours sur la frontière bavaroise, ayant remporté quelques succès et mis la main sur la place de Donawerth, l’empereur, confirmé dans ses espérances, n’y tint plus, et annonça brusquement qu’il partait le lendemain. Il n’était d’ailleurs pas fâché (il en convient lui-même dans son journal), en s’aventurant de sa personne, de compromettre la France, dont il craignait toujours, le moment venu, quelque hésitation à tenir sa parole. « J’ai réfléchi, dit-il, qu’ils pourraient jouer le tour à Seckendorf de lui déclarer qu’il était temps de se reposer et d’empêcher ensuite l’entière délivrance de la Bavière, mais qu’ils n’en useraient pas de la même façon avec moi… J’ai donc déclaré tout net que je partais et qu’il n’y avait plus rien à changer [2]. »

La présomption est quelquefois au début couronnée de succès, et des actes téméraires peuvent réussir précisément parce qu’un ennemi prudent, ne soupçonnant pas qu’on puisse les tenter, néglige de se mettre en garde. Ce fut le cas : les Autrichiens, tout occupés de chasser Frédéric de Bohême, ou ne songèrent pas, ou renoncèrent, pour un temps, à défendre la Bavière, et Charles put y pénétrer sans coup férir, et faire à Munich l’entrée triomphale qu’il souhaitait. Exalté par cette bonne fortune inattendue, le héros improvisé ne se donna pas la peine de réfléchir que, précisément parce que son triomphe était dû à l’absence ou à l’inattention de ses ennemis, un retour offensif de leur part pouvait le lui enlever aussi aisément qu’il l’avait obtenu. La joie de se retrouver chez lui fit oublier qu’aucune précaution n’était prise pour qu’il y pût rester en sécurité. Le récit qu’il fait lui-même de sa campagne et

  1. (Ministère des affaires étrangères. — Correspondance de Bavière, passim, 16, 20, 22 septembre, 10, 12, 15 octobre 1744.) — Cette correspondance contient les dépêches du comte de Bavière, ambassadeur ordinaire, et de Chavigny, envoyé en mission spéciale auprès de Charles VII.
  2. Journal de Charles VII, p. 136.