Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 80.djvu/799

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même, et que pour pénétrer inaperçue dans le palais où elle se croyait sûre de rentrer le lendemain en souveraine, l’orgueilleuse favorite ne refusa pas, peut-être même trouva plaisant de s’y faire conduire dans une de ces modestes voitures de service que, dans le langage des valets et des gens de cuisine, on appelait du nom grotesque de pot de chambre. La rencontre fut pleine de tendresse et d’émotion, et la duchesse, prête à se trouver mal, garda pourtant assez de sang-froid pour s’écrier : « Comme ils nous ont traités, » indiquant ainsi par ce pronom collectif qu’offense, ressentiment et désir de vengeance, tout était redevenu commun entre les deux amans. Aussi (raconte toujours Mme de Brancas), lorsque la duchesse rentrant chez elle, des serviteurs de confiance vinrent l’avertir que sa maison était surveillée par des gens suspects qu’on croyait des envoyés de Maurepas : « C’est bien, dit-elle d’un ton assuré, il ne m’importunera pas longtemps [1]. »

Effectivement, le lendemain, au sortir du conseil, le roi fit signe à Maurepas de le suivre dans un cabinet qu’on appelait le cabinet des perruques, probablement parce que c’était le lieu où, comme le raconte Saint-Simon, dans les jours de chaleur, les ministres se débarrassaient de cette forêt de cheveux postiches dont la mode du temps chargeait leur tête. Il lui enjoignit sur-le-champ, sans autre commentaire, de se rendre chez la duchesse de Châteauroux pour lui faire savoir que tout ce qui s’était passé à Metz était non avenu et qu’elle devait reprendre son rang à la cour. Maurepas, interdit, demanda la permission de mettre par écrit les termes de la commission royale, afin de ne point être exposé à les altérer. « C’est inutile, dit le roi en lui tendant un papier déjà préparé, les voilà tout écrits [2]. »

Maurepas n’eut qu’à s’incliner et partit sur-le-champ pour Paris. Il était six heures du soir quand il vint frapper à la porte de la

  1. Fragmens de mémoires de la duchesse de Brancas, p. 238-239. — La vraie difficulté, qui peut faire révoquer en doute l’exactitude des mémoires de Mme de Brancas, c’est la part qu’elle attribue dans toute cette intrigue au duc de Richelieu lui-même, dont elle fait l’intermédiaire et même le témoin de la première entrevue du roi et de la duchesse. Or, il résulte du récit de Richelieu lui-même (tel que je le tiens de M. de Boislisle) et des documens authentiques du temps que le duc de Richelieu était absent à ce moment, occupé à présider les états de Languedoc, et ne revint à la cour qu’après la mort de la duchesse. — Quant aux détails donnés dans les compositions, faites à plaisir par Soulavie, sous le nom de mémoires de Richelieu et de Maurepas, et auxquels beaucoup d’historiens, entre autres MM. de Goncourt et Michelet, ont eu la faiblesse d’ajouter foi, ils ne méritent (pas plus que les recueils dont ils sont tirés) aucune confiance.
  2. Mémoires de Luynes, t. Vi, p. 102. — A partir de cet entretien du roi avec Maurepas, tous les faits qui vont suivre sont mentionnés dans son journal par le duc de Luynes et par conséquent parfaitement certains.