Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/299

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langage heurté et tranchant, tantôt pittoresque, tantôt dogmatique, qu’affectionnait d’Argenson, et dont il tenait à retrouver la trace dans les communications envoyées à ses agens. Aussi parfois un dialogue s’engage, dont le papier a gardé la trace, entre le commis et le ministre. Le commis s’oppose respectueusement à telle expression trop vive, à tel jugement trop précipité, à tel aphorisme rédigé sous une forme trop absolue par le ministre ; le ministre insiste et veut être obéi, et de ce conflit, suivi d’une collaboration entre deux esprits si différens, sort une pièce d’un ordre composite, sorte de marqueterie où les mots qui portent le cachet particulier de d’Argenson ressortent en saillie sur le fond terne et un peu effacé des formules officielles qui l’entourent.

Quelques semaines seulement s’étaient écoulées entre l’entrée de d’Argenson au ministère et la mort imprévue de Charles VII, qui changeait par un coup de théâtre toute la face de la politique. Cet intervalle, trop court pour lui permettre de s’initier à tout le détail des affaires, lui avait suffi cependant pour qu’il se déclarât hautement, dans le conseil, partisan d’une paix prochaine, et pour qu’il fît connaître au roi lui-même à quelles conditions il croyait possible de l’obtenir ; suivant lui, il aurait fallu adopter sur-le-champ le système d’une heureuse et prévoyante défensive, renoncer, par conséquent, à tout mouvement en avant, soit en Flandre, soit au-delà du Rhin, soit en Italie, et se borner à garder vigoureusement les positions prises. Dans cette attitude expectante, on pouvait espérer que, de guerre lasse, et grâce à cette démonstration évidente de nos vues modérées et désintéressées, un mouvement se prononcerait de toutes parts en Europe en faveur de la paix. On ne voit pas trop comment cette prévoyante défensive eût été compatible avec les engagemens pris envers Charles VII, envers Frédéric, envers tous les alliés de la France, en un mot, qui comptaient sur sa parole pour être secondés dans des opérations d’un tout autre caractère. C’est ce que le roi, allant moins vite en besogne que son ministre, lui fit assez sagement remarquer. Dans une pièce écrite de sa propre main, et qu’il appelait lui-même son ultimatum pour la paix, Louis XV établit, non sans raison, qu’il ne lui paraissait pas possible de poser les armes, si l’empereur, alors encore vivant, n’obtenait pas satisfaction, et si l’infant d’Espagne n’était pas doté en Italie de l’apanage qui lui était promis ; et il ajoutait, toujours avec cette justesse de coup d’œil qui ne l’abandonnait jamais, même dans ses jours de paresse et d’indolence, qu’on n’obtiendrait pas de telles conditions en se pressant de les proposer, et qu’une vigoureuse attitude militaire, en effrayant les ennemis, pouvait seule les réduire avenir à composition ; c’était là, disait-il, l’utilité de la campagne de Flandre. « Effrayer ! dit