Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/87

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jour étaient jugés avec une sévérité mordante et chagrine, mais à rédiger un vaste plan de réforme politique, embrassant toutes les parties de l’état. La découverte aurait paru d’autant plus étrange que rien dans l’origine ou dans les antécédens du nouveau ministre n’était fait pour y préparer. Bien qu’issu d’une souche de bonne noblesse de Touraine, Louis-René de Voyer d’Argenson était surtout en relation, par ses alliances et par les derniers emplois qu’avait remplis sa famille, avec cette haute bourgeoisie, pépinière des secrétaires et des conseillers d’état, où, depuis longtemps, nos rois avaient coutume de recruter leurs instrumens les plus dociles et leurs serviteurs les plus dévoués. Son père, lieutenant de police avant d’être garde des sceaux, avait fait régner l’ordre dans la capitale en usant très largement de la Bastille et des lettres de cachet. Lui-même avait exercé quelque temps ce redoutable pouvoir de l’intendance qui tenait à sa discrétion la personne et les biens de tous les Français et réalisait l’idéal même de l’arbitraire. Depuis lors, appelé au conseil d’état, il s’y faisait remarquer par l’assiduité de son travail et la variété de ses connaissances, mais sans que jamais, dans les luttes déjà très fréquentes qui s’élevaient entre cette juridiction administrative et celle des parlemens, il eût paru incliner dans le sens de la résistance au pouvoir royal. Le seul symptôme d’un esprit d’indépendance ou d’opposition qu’il eût donné, c’était son assistance à de petites réunions de beaux esprits et de nouvellistes qui se tenaient chez un membre de l’Académie française, l’abbé Alary, et où l’on discutait assez librement des nouvelles du jour ; mais sur un signe de mécontentement du cardinal de Fleury, la société de l’Entresol, comme on l’appelait, s’était séparée sans murmure, et d’Argenson, pas plus qu’aucun autre de ses amis, ne se l’était fait dire à deux fois. Ce n’était pas là, on en conviendra, l’apprentissage de ce que nous appellerions aujourd’hui un révolutionnaire, ou seulement un libéral. C’était le fait pourtant : instruit peut-être par l’expérience des inconvéniens d’un pouvoir sans contrôle, l’ancien intendant du Hainaut avait conçu à lui seul, dans le silence du cabinet, un projet de constitution qui faisait passer la France, d’un saut et sans transition, de l’état de monarchie absolue à celui d’une démocratie pure, fondée sur la base de libertés municipales illimitées. Assurément, d’Argenson n’était pas le seul qui, frappé de l’affaiblissement visible de l’antique royauté, et craignant son effondrement prochain, eût médité de lui venir en aide en appuyant sa grandeur trop isolée sur des institutions qui auraient pu la soutenir en la contenant. Fénelon avait rêvé longtemps à cette restauration des