Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 83.djvu/84

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d’occuper le trône que l’arrière-petit-fils d’Owen Tudor, le gentillâtre gallois. Prenons la question dans les termes où elle est posée. Il s’agit d’un divorce politique : la situation d’Henry et de Catherine serait à peu près celle de Napoléon et de Joséphine. Qui ne voit la différence, ou plutôt le contraste ? Napoléon répudie une personne de condition ordinaire pour épouser la princesse la plus noble de l’Europe ; Henry répudie la tante de Charles-Quint pour épouser la fille d’un hobereau. Napoléon croit affermir sa dynastie en s’unissant aux Hapsbourg ; Henry compromet la sienne en se brouillant avec les deux grandes puissances qui se partagent le monde, l’empire et la papauté. Bien loin de fermer l’ère des révolutions, il commence une lutte stérile qui durera soixante ans.

Considérez maintenant Anne Boleyn, et dites si cette femme n’explique pas le genre d’amour qu’elle inspire. Elle n’a pas eu d’enfance. A sept ans, — d’autres disent à douze, — elle a été jetée au milieu de la cour de France, c’est-à-dire en pleine galanterie. Est-elle jolie ? Le portrait d’Holbein répond négativement, mois Holbein n’est pas un peintre de jolies femmes. Si elle n’est pas belle, elle est pire. Vierge et vicieuse, pétrie de volupté, elle a gardé dans le regard et dans le sourire quelque chose des impuretés qui l’ont frôlée et chiffonnée au passage. Elle a les goûts de la courtisane, la paresse, les diamans, la mangeaille. On lui fait sa cour en lui envoyant des carpes et des crevettes, dont elle soupe en petit comité. Rusée, insolente, ingrate, sa platitude envers Wolsey tout-puissant n’a d’égale que sa joie lorsqu’il est chassé. Avec quelle effronterie elle accepte ce vilain rôle équivoque de reine en double ! Pas la plus fugitive pitié pour son ancienne maîtresse, dont elle a volé la place, pour l’épouse délaissée qui se consume de douleur, à quelques pas d’elle, dans ce même palais de Greenwich. Loin de là : elle voudrait prendre la vie de la princesse Marie, « dût-elle être ensuite brûlée ou écorchée vive [1]. » Mariée, ses adultères ne seront que des fantaisies rapides, des jeux sensuels. Malgré le danger qui l’assaisonne, la faute lui paraîtra fade si elle n’y joint le ragoût de l’inceste. Dans sa prison, condamnée à mort, elle reste la même. Elle fait encore des projets : « Si le roi me pardonne, j’irai à Anvers ; je vivrai de telle et telle façon… » Et un moment après : « Si je meurs, je serai une sainte. » Elle se fait apporter le billot, s’essaie à y poser la tête, répète sa grande scène finale. Le roi a fait venir pour elle le bourreau de Calais, un virtuose qui lui tranchera la tête d’un seul coup, non avec une hache, fi donc ! mais avec une épée. « Comme le roi est bon ! .. D’ailleurs, l’exécuteur n’aura pas grand mal : j’ai le cou si petit ! » Et elle éclate une dernière fois de ce rire coquet qu’elle

  1. Paul Friedmann, Anne Boleyn, London, 1884.