Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 83.djvu/97

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répandent en plaintes continuelles sur la lâcheté et la versatilité de leur maîtresse. Ce double témoignage a une grande valeur. Et pourtant M. Fronde n’en a-t-il pas quelque peu exagéré l’importance ? Comme la mauvaise humeur de Cecil, les sarcasmes de Da Silva et de Mendoza ne l’ont-ils pas légèrement fourvoyé ? Avec plus de réflexion ou moins de parti-pris n’aurait-il pu apercevoir l’identité du but à travers les fluctuations de la conduite ? Du mal au bien, du bien au mieux, la ligne droite n’est pas toujours le chemin le plus court. Un pas en avant, puis deux en arrière ; une marche à droite, une contremarche à gauche. Si la politique, aujourd’hui encore, est un art d’équilibriste, que dire du temps où la moitié de l’Europe était gouvernée par des femmes, où la politique elle-même semblait femme, tant elle était faite de manèges et de caprices, de mensonges et de coups de tête ?

Elisabeth a eu pour elle la chance. Mais c’est déjà quelque chose, en ce monde, que de ne pas contrarier sa chance ! Elle a connu le côté faible de ses adversaires, cette France gouvernée par une reine sans patriotisme et déchirée par la guerre civile, ce Philippe « au pied de plomb, » qui mettait trois ans à prendre un parti et dix ans à l’exécuter. Considérez chacune des prétendues fautes d’Elisabeth, et elles s’évanouiront devant l’examen. Si elle trahit les gueux à l’heure décisive, c’est qu’elle aime mieux voir, aux bouches de la Meuse et de l’Escaut, une Hollande, province lointaine de l’Espagne, engourdie et paralysée par le despotisme, qu’une Hollande industrieuse et libre, rivale probable du commerce britannique. Si, en saisissant Le Havre, au mépris des traités, elle fournit à Catherine de Médicis un prétexte pour ne pas lui restituer Calais, c’est qu’elle sait à merveille que personne, en France, ne songe à rendre Calais. Si elle soutient si mollement les puritains écossais, c’est qu’une prescience singulière lui révèle, dans cette terrible démocratie religieuse, le danger qui emportera le trône de ses successeurs. A l’intérieur, sa politique d’oscillation est peut-être la seule possible, car son rôle ressemble à celui d’un souverain constitutionnel infiniment plus qu’on ne l’imagine. Ce n’est pas son parlement qui l’inquiète : elle le convoque à peine, et, quand il est réuni, sait imposer silence à d’importunes prêcheries. Son vrai parlement, c’est son Conseil, qui est permanent, qui a une droite et une gauche comme nos parlemens modernes. Si elle s’abandonnait à Norfolk, les puritains mettraient Londres en feu ; si elle n’écoutait que Cecil, les catholiques lèveraient leurs boucliers et appelleraient à eux les Espagnols. Elle ne s’appuie pas sur le bourreau comme son père, ni sur les dragons comme Louis XIV. Ses moyens sont à peu près ceux dont dispose une coquette pour tenir en haleine plusieurs soupirans : un sourire à celui-ci, une fleur à celui-là ; au troisième