Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 14.djvu/493

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suisses qui, de tout temps, servaient dans l’armée française sous un colonel général. « C’est une belle charge, dit alors Eugène. Mon père l’avait à sa mort. Nous espérions que mon frère la pourroit obtenir ; mais le Roi jugea plus à propos de la donner à un de ses enfans naturels que de nous faire cet honneur-là. Il est le maître, et il n’y a rien à dire ; mais aussi n’est-on pas fâché quelquefois de faire repentir du mépris [1]. » « Biron, ajoute Saint-Simon, ne répondit pas un mot, et le prince Eugène, content d’un trait si piquant sur le Roi, changea poliment de conversation. »

A Bruxelles, le prince Eugène devait retrouver sa mère, la vieille comtesse de Soissons, autrefois la belle Olympe Mancini, une des premières passions de Louis XIV, qui, compromise, quelque vingt années auparavant, dans l’affaire des poisons, avait dû s’enfuir de Paris, et qui languissait depuis lors, assez abandonnée de tous, dans la capitale des Pays-Bas. Son propre fils ne l’avait guère revue depuis le jour où lui-même avait quitté la cour de France, le cœur gros de rancune, car il n’avait servi depuis lors qu’en Allemagne et en Italie. C’était couronné de gloire qu’il la retrouvait, et s’il a tenu ce propos que lui prête un de ses biographes, que « ces quinze jours passés auprès d’elle furent les plus heureux de sa vie, » peut-être faut-il attribuer son bonheur plutôt au sentiment du contraste entre sa jeunesse et son âge mûr, qu’à une bien vive reprise d’amour filial. Mais le prince Eugène n’était pas homme à s’abandonner longtemps aux effusions du cœur. Avec une activité que redoublait chez lui la haine de la France, il faisait venir en toute hâte d’Anvers et de Maëstricht, par eau et par terre, les grosses pièces d’artillerie nécessaires au siège d’une place aussi importante que celle de Lille, tout en ayant soin de répandre des faux bruits, et de garder le secret sur le but véritable qu’il se proposait. Il fallait néanmoins le parti pris et l’insouciance de Vendôme pour ne pas pressentir qu’il préparait quelque entreprise considérable.

Pendant ce temps, Marlborough ne manquait pas à tirer parti de l’avantage que lui offrait une frontière ouverte. Il lançait le comte de Tilly, à la tête de douze bataillons et de cinquante escadrons, à travers l’Artois. Berwick, qui s’attendait d’un jour à

  1. Louis XIV avait en effet en 1674 donné la charge de Colonel général des Suisses, laissée vacante par la mort du comte de Soissons, au duc du Maine alors âgé de quatre ans, de préférence au frère aîné du prince Eugène.