Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 16.djvu/66

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— qu’il lui était « tellement essentiel que, si vous l’ôtiez, elle ne serait plus elle-même ? »

Un jour que la Compagnie d’Angers s’en étonnait, et demandait le motif de cette subtile organisation et de ces façons de conspiration occulte, la Compagnie de Paris lui répondit que « le désir d’imiter la vie cachée du Sauveur dans cette Eucharistie dont elle portait le nom » était la « principale cause de ce soin si exact à demeurer cachée, » — et c’est encore ce qu’affirme le récent éditeur [1] du manuscrit de Voyer d’Argenson. Il y a plus d’apparence aux raisons données- par M. du Plessis-Montbard, dans un mémoire « sur l’esprit de la Compagnie » que d’Argenson analyse. « La fin de ce secret, — écrivait ce pieux personnage [2], — est de donner moyen d’entreprendre les œuvres fortes avec plus de prudence, de desappropriation (entendez : de désintéressement), avec plus de succès et moins de contradiction. Car l’expérience a fait connaître que l’éclat est la ruine des œuvres… et que la propriété (entendez : l’amour-propre, l’intérêt de vanité) est la destruction du mérite et du progrès en vertu. » Et cela est, sans contredit, d’une psychologie clairvoyante et d’une « spiritualité » salutaire. Mais à la question précise que nous nous posons en ce moment répond surtout l’aveu de Du Plessis-Montbard sur le secret considéré comme la condition du succès et de l’efficacité. Quelques réserves que fasse à l’égard de toute entreprise secrète la délicatesse de la conscience moderne, il faut bien avouer aussi, pour être entièrement sincère, ce que l’on sait de reste, je veux dire à quel point est vrai le mot connu, que le bruit ne fait pas de bien, et que le bien ne fait pas de bruit. Les intentions les plus pures, les projets les plus bienfaisans ont besoin quelquefois de se dissimuler pour réussir, pour trouver grâce auprès de ceux mêmes qu’ils servent. A plus forte raison, quand il est des gens qu’ils contrarient ; — quand il s’agit non pas seulement de charités ordinaires, mais de fondations nouvelles et de réformes ; — quand il s’agit d’un ensemble de projets et d’une suite d’entreprises, telles que les entreprises et les projets que l’on va voir.

  1. Demi Beauchet-Filleau, Préface, p. 6.
  2. D’Argenson, p. 193 sqq. Ce mémoire fut envoyé aux provinces en 1660.