Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/584

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


nous y ont fait pénétrer [1]. Nous savons par eux quels inappréciables trésors d’esprit, de droiture, de conscience et de vertus y avait accumulés le temps et tout ce qu’en ces heures troublées, qui allaient changer brusquement sa destinée, elle révéla de courage dans l’épreuve et de beaux caractères.

Les orphelines trouvèrent donc là des exemples si propres à former leur âme qu’on ne s’explique guère, quand on les suit dans leur vie aventureuse, qu’elles en aient si peu profité. Bientôt en effet on les verra se transformer subitement, se livrer sans retenue à tous leurs caprices, oublier les traditions familiales et, sous couleur d’attachement à la France, devenir pour ceux qui les ont connues, un objet de scandale et de réprobation. On se demandera quelles influences mystérieuses se sont exercées sur elles, quelles circonstances les ont faites si différentes de ce qu’elles auraient dû logiquement devenir. Pour répondre à cette question, il faudra se rappeler qu’à leur éducation première a manqué cette sollicitude maternelle que rien ne remplace et à laquelle celle de leur père, si grande qu’elle fût, n’a pu qu’imparfaitement suppléer.

Elles grandirent sans jamais quitter l’agreste pays de Savoie, l’hiver dans le vieil hôtel que possédait à Chambéry le comte de Bellegarde, et durant la belle saison, sous les ombrages des Marches. Les documens faisant défaut sur cette période de leur existence, il est plus aisé de se la figurer que de la décrire. Mais, on doit supposer qu’elle porta l’empreinte de l’incurable mélancolie qui, dans le cœur du père, survivait au trépas prématuré de sa femme. Du reste, et comme les filles étaient de riches héritières, on les élevait en vue d’un brillant avenir. Elles furent pourvues de tous les agrémens qu’ajoute l’éducation à ceux que donne la nature.

En 1787, l’aînée d’entre elles, Adélaïde-Victoire, — Adèle comme on l’appelait, — était un prodige de grâce et de beauté. Quoiqu’elle atteignît à peine sa quinzième année, elle donnait l’impression d’une plante superbe, poussée librement au grand air. Mince, admirablement faite, brune de peau avec de longs cheveux noirs et des yeux révélateurs d’une âme ardente et passionnée, dans l’enfant qu’elle était encore s’annonçait déjà la créature délicieuse qui, dix ans plus tard, amenée par son amie

  1. Un Homme d’autrefois, par le marquis Costa de Beauregard ; Joseph de Maistre pendant la Révolution, par M. François Descostes.